Rome attend son Messie
Après le spectaculaire début de Riccardo Muti au cours de la saison 2009, avec Otello et Iphigénie en Aulide, l’Opéra de Rome avait triomphalement annoncé la présence du maestrissimo à partir de l’année 2010. Hélas, c’était mettre la charrue avant les bœufs… Après la publication d’une première saison où l’on percevait déjà clairement les signes d’une véritable renaissance, il a fallu abandonner — Muti ayant retardé d’un an son installation dans la ville éternelle — les fastueux projets, ambitieux et très courageux, qui pourraient bien donner un nouveau souffle au genre opéra, plus qu’agonisant dans l’Italie actuelle.
À la dernière minute, Rome a sauvé la face en proposant une série de spectacles capables d’attirer les foules. Ainsi, l’inépuisable et tant aimé Franco Zeffirelli a ouvert les feux de la rampe avec un Falstaff assez proche de son inoubliable lecture scénique qui avait fait délirer les Romains à partir de 1963 mais qui, aujourd’hui, montre plus d’une ride, rien ne vieillissant plus vite qu’une mise en scène théatrale. Un décor refait pour l’occasion (l’ancien avait été détruit) évoquait ici et là (surtout au dernier acte) les splendeurs du passé, mais la star prévue pour l’événement a montré trop de signes de fatigue pour donner tout son éclat à la soirée.

Avec un vibrato trop accentué et un timbre devenu assez sourd, Renato Bruson [ci-dessous] a gardé sa classe d’interprète mais a perdu l’autorité du personnage. Et quand la voix se faisait parfois plus impétueuse ou que l’acteur voulait jouer tout en finesse, l’orchestre tonitruant de Asher Fisch, lourd et vulgaire, lui coupait tous les effets.

Contrairement à Otello, Verdi pensait à un opéra de chambre en composant Falstaff ! Carlos Alvarez est un Ford crédible mais son épouse (la médiocre Myrto Papatanasiu) avait l’âge d’Alice seulement dans sa belle allure scénique. Sompteuse la Quickly d’Elisabetta Fiorillo mais bien pâle le couple des jeunes amoureux (Laura Giordano et Taylor Stayton). Comme à la grande époque du scandale de Rome le 2 janvier 1958 avec la Norma interrompue de Maria Callas, les stars se sont donné rendez-vous, celles au moins de la génération Zeffirelli : Valentina Cortese, Silvana Pampanini, Franca Valeri, Rossella Falk… (Janvier 2010)
Belle idée aussi de reprendre Mefistofele de Boito, opéra très populaire jadis, mais peu joué de nos jours, qui a rempli une salle si souvent désertée par le public.
Travaillant sur les scènes originales du fameux Camillo Paravicini, Filippo Crivelli, à l’aide de savantes projections, a très bien restitué les différentes composantes de l’œuvre, étrange mariage entre le néo-gothique de Goethe et le mouvement littéraire milanais de la “Scapigliatura” auquel Boito appartenait, dans un délire d’images qui collaient bien à cette musique aux effets faciles, comme dans un film de science fiction de série B. Renato Palumbo, enfin dans son élément, a dirigé avec une vitalité et une force retrouvées, après ses discutables Nabucco et Manon Lescaut vénitiens qui semblaient ne pas appartenir à son univers musical. L’acceptable Orlin Anastassov n’est pas la basse idéale pour le rôle (mais qui l’est aujourd’hui ?) tandis que Stuart Neill, au chant généreux et très puissant, manquait totalement de séduction. Amarilli Nizza, véritable star à Rome, chante trop et des emplois trop différents. Son manque de jeunesse a retiré charme et pudeur à Margherite, mais a conféré allure et sensualité à Hélène, un réel exploit à souligner, deux cantatrices se partageant toujours à l’affiche les deux héroines. (Mars 2010)
Autre bonne idée dans cette période d’incertitudes et d’interrogations, la reprise de Tosca dans les décors de la création signés Adolf Hohenstein. Qu’a-t-il changé un siècle après ? Rien, sauf la disparition de la toile peinte, remplacée par des scènes solides… mais toujours dans la même esthétique de l’église de Sant’Andrea della Valle au Château Saint Ange, en passant par le bureau de Scarpia au Palais Farnese ! Aucune évolution dans un siècle de non-révolution, tout au moins en ce qui concerne l’œuvre de Sardou-Puccini ! Reprise avec goût et respect par Marco Gandini, cette Tosca a été musicalement soutenue par un Fabrizio Maria Carminati très attentif et très présent. Nadia Vezzu est une héroine dans la meilleure tradition, à l’école de Kabaivanska et Callas, affrontant sans problème le géant de Juan Pons [ci-contre], un Scarpia comme on n’en fait plus. Souffrant, Marcello Giordani a été remplacé par Francesco Grollo au médium d’un beau lyrisme, mais handicapé par un aigu toujours en arrière. (Avril 2010)
De belles retrouvailles qui nous aideront sans doute à trouver la vérité de demain. Avec urgence.
Photos Falsini (Opéra de Rome)

