Carmen chez le Pape
Au milieu de ce fatras aux prétentions intellectuelles, souvent puéril et attrape-nigaud, les chanteurs abandonnés à eux-mêmes se figent dans leurs airs, dans leurs duos comme Micaela, une indigne Adriana Damato à la technique trop pauvre au service d’un timbre sans relief et l’Escamillo du bellâtre de service, le bien frêle Erwin Schrott.
Seul le splendide Jonas Kaufmann, tout comme à Covent Garden face à Antonacci, sait tirer son épingle du jeu, acteur et chanteur tout simplement mémorable dans sa bouleversante composition dramatique et les subtiles nuances de sa ligne mélodique. Enfin chant, théâtre et musique sur la même longueur d’onde et Bizet était de retour. Carmen, la débutante Anita Rachvelishvili, élève de l’Académie de chant de la Scala, possède une vraie voix, importante et généreuse, comme très souvent chez les Géorgiennes. Mais elle est logiquement dépourvue de tout métier et débite
son chant de manière grossière, limitant son jeu à retrousser constamment ses jupes de manière maladroite et à se passer les mains dans les cheveux comme une Rita Hayworth dans un cabaret d’une banlieue désaffectée, presque une caricature de la sœur du mafioso Soprano dans la fortunée série télévisée américaine. La conception ? Une Carmen style de l’entre-deux-guerres, respectueuse d’une vielle tradition esthétique, malvenue dans une approche qui se veut «moderne». Elle mérite, certes, notre attention, en seconde distribution d’abord, pourquoi pas à la Scala, mais pas un 7 décembre, ligne d’arrivée de toutes grandes carrières et non point de départ.
À ce point il n’est pas difficile d’imaginer la direction de Barenboim, lourde, pesante, grave, presque sinistre, totalement hors propos aux cours des deux premiers actes, mais très appropriée dans les deux derniers tableaux, précédés de préludes magiques à la hauteur de son immense réputation.
Ceux qui ont eu la possibilité de voir cette Carmen dans la salle et puis à la télévision auront sans doute constaté la différence de lecture visuelle. L’œil de la caméra a souvent corrigé certains excès, rendant certaines scènes qui, pour le spectateur de la Scala, frôlaient le grotesque, bien plus acceptables comme l’image de Micaela déguisée en mère mourante ou Escamillo déposant lui-même, avant d’entrer dans l’Arène, un ex-voto sur un panneau du docteur Frankenstein.
Et si l’on pense que la Carmen de Abbado, Verrett et Domingo avait aussi soulevé des protestations lors d’un précédent 7 décembre, comment ces mêmes spectateurs auraient réagi devant toutes les misères «dantesques» ?