La jeunesse de Colin Davis
Les Anglais sont restés si fidèles au maestro Colin Davis qu’à son entrée en scène au Barbican Center de Londres, en ce mois de décembre 2009, le public lui a réservé une véritable “standing ovation“, sans doute en souvenir de toutes ses années de collaboration avec le Royal Opera House Covent Garden, de ses mémorables Berlioz, de son légendaire Peter Grimes avec Jon Vickers. Cette fois il était au pupitre pour diriger Otello, jadis défendu à Covent Garden avec Vickers, mais qu’il n’avait jamais eu la chance d’enregistrer. Philips, sa marque exclusive, lui avait offert un Trovatore de triste mémoire, un opéra qui ne s’inscrivait pas du tout dans ses cordes ! Pour ses 84 ans il a voulu s’entourer d’une distribution de prestige, afin de léguer à la postérité sa conception du dernier chef-d’œuvre tragique de Verdi.
La chance ne l’a pas assisté, car après des séances de travail et d’enregistrement qui ont duré plus d’une semaine, le ténor Torsten Karl — qui avait séduit les Anglais l’été dernier au festival de Glyndebourne avec Tristan, a déclaré forfait la veille du concert. Il a été honorablement remplacé par Simon O’Neill [ci-contre], le futur Siegmund de Barenboim le 7 décembre 2010 à la Scala et le prochain Walter von Stolzing à Covent Garden. Le timbre aux sonorités de ténor lyrique d’une médiocre qualité dans le haut médium, se fait plus sombre dans les notes moyennes, créant presqu’une illusion de “heldentenor”. Son engagement d’interprète, sa conviction et son courage ont fait le reste, enthousiasmant l’auditoire.
Anne Schwanenwilms [ci-contre à gauche, avec Eufemia Tufano], superbe Roxane du Roi Roger de Szymanowski à Barcelone, est-elle une Desdemone ? Son chant n’a pas la jeunesse du personnage ni la tendre luminosité des inflexions, plausible uniquement dans un air du saule, visiblement beaucoup plus soigné et aux accents dramatiques parfaitement justifiés dans cette scène. Exceptionnel en revanche le Jago de Gerard Finley aux allures d’un perfide John Malkovich, qui a donné la preuve qu’il comprenait le texte aussi bien qu’un Tito Gobbi, attentif à la moindre nuance dans un subtil mélange de paroles et de musique, probablement comme Verdi le souhaitait. Dommage que ce baryton de grande envergure ait laissé quelques mots, quelques accents trahir un peu trop son origine canadienne.
Impeccable le Ludovico de Alexander Tsymbalyuk, belle basse ukrainienne que nous avions primée au Conservatoire Tchaikovsky de Moscou en juin 2007. Aux cotés du poétique Cassio d’Allan Clayton et de la prestance du Roderigo de Ben Johnson, saluons la splendide Emilia de Eufemia Tufano, au timbre riche et à la ”vocalità“ généreuse, capable enfin de restituer les affres d’une femme soumise à son mari, certes, mais capable aussi de colère et de révolte face à l’injustice dans la scène finale ; qualités plus que rares chez la plupart des Emilia.
Et Sir Colin ? Avec une remarquable économie de gestes, il a dirigé le London Symphony Orchestra d’une main sûre, autoritaire et ferme, attentif au drame et plus sensible à la tragédie voulue par Shakespeare qu’aux abandons riches en sensualité morbide, si particuliers chez Verdi.
Attendons avec impatience le disque, écho d’une soirée aux émotions multiples.