Une Italie sans voix ?
Jusqu’à présent seuls des journalistes et des critiques, qualifiés de grincheux par certains lecteurs, soulignaient dans leurs articles la décadence presque irréversible de l’univers musical, surtout dans le domaine de l’opéra. Quelques constatations s’imposent.
La Scala, par exemple, n’est plus en mesure d’assurer cette qualité artistique, jadis enviée du monde entier. Viva la mamma de Donizetti — nous l’avons écrit dans ces colonnes — , était d’une accablante médiocrité, à l’exception de ce qui se passait dans la fosse d’orchestre. Sur le plateau, qui jadis aurait été entièrement italien, l’Extrême Orient était roi. Adieu articulation, phrasé, ligne…. Pour la reprise d’Idomeneo, le massacre du fameux Paolo Isotta dans le Corriere della sera en dit long. Son compte-rendu paraît pourtant dans le quotidien de la ville de Milan, qui a tendance à tremper sa plume dans le miel plutôt que dans le vitriol !
À l’Opéra de Rome, que Riccardo Muti a accepté de faire ressurgir de ses cendres — lourde tâche —, Gianluigi Gelmetti dirige Pelléas et Mélisande de Debussy. La salle est presque vide. Tannhauser de Wagner, proposé aussitôt après, n’attire pas plus de monde.
Crise de l’école de chant italien ? Crise du public qui a perdu toute confiance dans les Institutions ? Par la faute d’enseignants superficiels et peu motivés ? Hier comme aujourd’hui, il y aura toujours des bons maestri et des mauvais maestri. Ou d’étudiants qui se contentent de peu et espèrent pouvoir chanter avec seulement deux notes dans la gorge. Il n’est pas moins vrai que, dans les sociétés actuelles, tout le monde veut tout et tout de suite, ce qui est l’exact contraire d’une probable carrière artistique. Dans les concours actuels les plus prestigieux — qui ont jadis révélé des Freni, des Cossotto, des Frittoli, des Nucci…—, il est très rare que le premier prix soit attribué.
Le débat est plus que jamais ouvert. De réels signes de prise de conscience sont en train d’apparaître ces derniers temps et nous rassurent en nous permettant d’envisager un avenir moins noir. Saluons tout d’abord les efforts de Franco Fussi, phoniatre de génie, qui a réuni à Ravenne des spécialistes en tout genre. Personne ne connaît la solution du problème mais la confrontation d’idées pemet de mieux envisager les remèdes. Comment, par exemple, arriver à faire jaillir le talent et la personnalité des jeunes voix actuelles, aplaties par cette volonté meurtrière d’uniformité générale ? Aucune “vraie” voix n’est pareille à une autre ! Combien de fois nous entendons un jeune artiste se plaindre “ je chante mieux qu’elle mais je me produis dix fois moins qu’elle ! “ Oui, mais cette fameuse Traviata sait se “vendre” très bien auprès des médias et cette autre Olympia a appris à maîtriser la scène de manière irrésistible. Cela fait partie du talent.
L’initiative de Fussi a été suivie par la fille de l’inoubliable Tito Gobbi, Cecilia, qui a lancé un véritable pavé au Conservatoire de Milan, inquiète à son tour de l’avenir de l’opéra en Italie. Un pays qui a été pourtant en mesure d’offrir au monde entier tant de gosiers de tout premier plan et qui ne sait même plus dénicher un ténor capable de prendre la relève des Corelli, di Stefano, del Monaco, Bergonzi… parce qu’il ne sait pas exploiter un certain nombre de bons candidats — lesquels, faute d’agences adéquates ou à cause de directeurs artistiques nullement préparés à ce recrutement, frôlent le chomage.
Mais à propos, où sont passés les directeurs artistiques en Italie ? Le gouvernement actuel est si peu intéressé par l’identité culturelle du pays qu’il a tout d’abord commencé par leur retirer tout pouvoir exécutif, rendant tout puissant le Surintendant du Théâtre, nommé en principe (!) pour ses qualités de ”manager“ d’entreprise. Certains d’entre-eux se sont carrément ”autodéclarés“ surintendant ET directeur artistique, comme s’il s’agissait du même travail ! Certes, il y a quelques exceptions, mais l’école nous a bien enseigné que l’exception confirme la règle. Souvent les metteurs en scène imposent à la direction du théâtre de choisir eux-mêmes les chanteurs ; forcément ils regardent surtout leur physique et ne font nullement attention à leurs réelles possibilités vocales. Une belle Fiorilla du Turc en Italie de Rossini m’appelle un jour, fort inquiète, car on venait de lui demander de chanter Salomé. Devant ma surprise et mon conseil de renoncer à un projet qui lui aurait causé de sérieux ennuis aux cordes vocales, elle me répond “ Il faut bien que je mange ! “ Elle a été obligée de se recycler… mais son assassin est toujours en liberté.
Un souhait en conclusion : que ces quelques réflexions de nous tous servent réellement à remédier à la crise. Vous imaginez une Italie sans opéra ?