La Scala, grandeurs et décadences
Après le triste Don Carlo qui a ouvert la saison de la Scala le 7 décembre dernier, rien n’a été facile pour celui qui devrait être le premier théâtre d’Italie. L’Affaire Makropoulos (Janacek) à l’affiche en janvier est un beau spectacle d’hier. Conçu pour une resplendissante Raina Kabaiwanska au Teatro Comunale de Bologne, l’intéressante production de Luca Ronconi avait aussi obtenu un très beau succès au Teatro San Carlo de Naples toujours avec la même interprète. Mais trop de temps est passé : le décor si original de Margherita Palli aujourd’hui sent la poussière et la mise en scène n’est plus qu’une mise en place. Sous la pâle direction de Marko Letonia la soirée somnole d’autant qu’il s’y ajoute des entractes aussi longs (ou plus !) que les actes. Dans le beau costume que Carlo Diappi avait dessiné pour une Kabaiwanska souveraine, Angela Denoke avait une bien triste allure, incapable d’évoquer tout le mystère qui entoure Emilia Marty, peu aidée, il est vrai, par une voix prématurément vieillie.
Reprise aussi pour I due Foscari de Verdi à l’affiche en mars, où la protagoniste du rôle de Lucrezia Contarini , une Svleta Vassileva en flagrantes difficultés, a été remplacée par la vaillante Manon Feubel. En dépit d’un chant peu adapté aux exigences de Verdi surtout dans le legato-cantabile, la soprano canadienne est arrivée à s’imposer, après un début houleux, par le farouche engagement scénique et la conviction de l’accent. Fabio Sartori à l’émission ordinaire et frustre, au jeu conventionnel, a-t-il sa place à la Scala ? Sans parler, bien sûr, de “comprimari” indignes sous la direction sans métier de Stefano Ranzani. Dans ce désert le vieux renard de Leo Nucci [ci-contre] a triomphé sans peine, l’autorité de sa projection vocale fait encore merveille, écho d’un âge d’or révolu…
Au milieu de tant de désolation, Assassinio nella Cattedrale (Meurtre dans la cathédrale) d’Ildebrando Pizzetti nous a reportés à la Scala de jadis (mai/juin 2009). L’œuvre avait connu un grand succès à sa création en 1958 avec Nicola Rossi Lemeni et Leyla Gencer sous la baguette de Gianandrea Gavazzeni. La Scala avait d’ailleurs voulu couronner le génie du vieux Pizzetti avec la première milanaise en 1956 de La figlia di Iorio, tirée de d’Annunzio et interprétée par Clara Petrella et Mirto Picchi. En 1959 Régine Crespin est Fedra (un autre texte de d’Annunzio). En 1961 Giuseppe di Stefano et Rosanna Carteri créent Il Calzare d’argento. Enfin, le 1er mars 1965 Clara Petrella donne vie à Clitemnestra, trois ans avant la mort du compositeur à l’âge de 86 ans. À chaque fois l’ami Gavazzeni était au pupitre.
un mur de
La reprise de l’Assassinio tiré du fameux ” The murder in the Cathedral ” de T.S.Eliot avait comme but de commémorer le centenaire de la naissance de l’illustre chef d’orchestre italien. Et cette fois le temple du Piermarini a tout à fait réussi son coup. La mise en scène sobre et sévère de Yannis Kokkos a su restituer le pathos mystique d’une œuvre hybride et difficile pour un théâtre lyrique, à mi-chemin entre l’oratorio et l’opéra. Ferruccio Furlanetto [ci-contre] n’est plus à l’apogée de sa carrière, mais sa parfaite déclamation et son intensité dans l’expression ont donné un grand relief à son Thomas Becket. Plaignons-nous encore une fois des rôles secondaires, une petite bande de hurleurs sans style, sans école et certains carrément sans voix. L’extraordinaire Donato Renzetti, digne successeur de Gavazzeni, aurait dû ériger un mur de
son pour couvrir certaines monstruosités.
Pour en savoir plus sur l’œuvre, regardons le DVD publié par Decca restituant une soirée magique à la Cathédrale romane San Nicola de Bari en 2007.
Avec la présence royale de Ruggero Raimondi, saisissant Evêque, et quelques bons solistes : Paoletta Marrocu, Salvatore Cordella (l’un des rares acceptables à la Scala), Saverio Fiore…
Un grand moment !