Muti empereur de Rome ?
La belle histoire d’amour entre l’Opéra de Rome et le maestro Muti, née après un fulgurant Otello en décembre dernier, que nous ne sommes pas près d’oublier, s’est confirmée avec la reprise de l’Iphigénie en Aulide de Gluck, qui avait jadis ouvert la saison de la Scala de Milan.
Le miracle a eu lieu encore une fois et le public romain, toujours si méfiant dès qu’il s’agit d’une œuvre qui n’appartient pas au répertoire courant, a rempli la salle, écouté avec une rare attention et chaleureusement applaudi au rideau final.
Le merveilleux spectacle de Yannis Kokkos, qui avait rendu magique même l’ingrate salle du Teatro Arcimboldi di Milan (souvenez-vous, la Scala était fermée pour travaux !), a subi quelques amputations (dont le savant jeu de miroirs) mais n’a rien perdu de sa fascination première. Bien au contraire, car à Rome, sur un plateau moins vaste et
dans une salle de justes dimensions, la musique de Gluck retrouvait son juste équilibre sonore et le drame d’Iphigénie parlait davantage à notre sensibilité.
La Grèce de Kokkos, classique et sévère, sobre et austère, avec l’écrasante présence de gigantesques navires qui semblent hanter les cauchemards d’Iphigénie, sert admirablement les propos de Marie-François-Louis Gaud Leblanc Bailli du Roullet, le génial librettiste de Gluck.
Riccardo Muti dans cet univers musical est tout à fait chez lui et il est réellement difficile d’imaginer une lecture à la fois plus rigoureuse et contrôlée, mais capable en même temps d’émouvoir avec tant de profondeur. Mais il n’en demeure pas moins que la puissante orchestration de l’Otello de Verdi lui permettait de soutenir son plateau avec une énergie,
une force et un dynamisme tels qu’il arrivait à obtenir de ses interprètes presque l’impossible. Le chant de Gluck d’une “teatralità” moins évidente et moins déclarée, dont l’émission qui appartient encore à l’esthétique de la tragédie d’école française doit davantage murmurer aux oreilles qu’arracher avec force l’émotion du spectateur, a trop d’exigences. Et là, même le plus grand maestro du monde ne peut pallier certaines défaillances, et quelques incertitudes de distribution ont jeté quelques ombres sur la réussite de la soirée. Par exemple Avi Klemberg, en dépit d’une parfaite prononciation du français et d’une belle musicalité, possède-il la stature vocale, l’insolence et l’arrogance du ténor de Gluck ? Sa timidité dans l’émission, sa pauvreté dans le registre aigu a restitué seulement en partie la complexité du personnage d’Achille. Agamemnon était le solide et bruyant Alexey Tikhomirov aux côtés de la Clytemnestre de Ekaterina Gubanova peu compréhensible mais scéniquement très présente.
Mais superbe fut l’Iphigénie tout en demi-teintes de Krassimira Stoyanova, au chant délicat et nuancé, à la ligne soignée, au phrasé impeccable, au “porgere” d’une grande noblesse. Le public, littéralement médusé par la direction de Muti qui ne lui laissait aucun instant de répit, lui a réservé une ovation à la fin de son dernier air.
Encore une soirée magique,
de celles qu’on vivait jadis à la Scala. Heureusement, le Teatro dell’ Opera de Rome, qui, par ces réalisations, se hisse au tout premier rang des scènes lyriques italiennes, n’a aucune envie de perdre l’illustre Maestro qui a promis de revenir la saison prochaine avec deux nouveaux titres et qui n’est pas resté insensible à la proposition d’occuper le poste de directeur musical.
Mais dans l’Italie actuelle, où le mot “culture” sonne faux et désuet, qui serait prêt à envisager une réforme radicale en commencant par vider mers, rivières et piscines des requins qui les infestent de plus en plus ?