Archive fordécembre, 2008

L’enterrement de Don Carlo et l’agonie de la Scala

  

 scala-de-milan-retouchee.jpg           L’échec retentissant de Don Carlo à la Scala le 7 décembre dernier (jour traditionnel d’ouverture de la Scala) a inondé les colonnes des quotidiens du monde entier.

  

            Résumons les faits. À la générale du 4 décembre où le théâtre ouvrait ses portes aux jeunes suivant une politique déjà mise en place dans d’autres villes, la direction prend aussi la décision d’inviter la crème de la presse nationale et internationale et un certain nombre de personalités de la culture et du spectacle. Tout est mis en place, une fois de plus, pour faire de cette soirée un événement sans précédent.

  

            Hélas, dès le premier tableau le public se rend compte qu’il ne voit pas Don Carlo à la Scala, la scène la plus riche d’Italie, mais qu’il est plutôt assis dans un fauteuil d’un Opéra sans moyens. Le ténor Giuseppe Filianoti, impeccable dans Mozart et autres emplois lyriques, hurle la moindre note et casse son émission, confronté à une tessiture trop dramatique, tandis que Dalibor Jenis est un Posa absent, sans corps ni âme. Au deuxième tableau, la sonore mais bien fatiguée  Dolora Zajick nous conduit aux arènes de Vérone. La belle et trop lyrique Fiorenza Cedolins, face à un emploi de Falcon, est à la limite de l’inaudible. Ferruccio Furlanetto enfin est le plus vieux des Philippe II avec une voix qui a perdu toutes ses harmoniques. La suite est prévisible jusqu’à l’arrivée d’un Grand Inquisiteur tout simplement indigne. Les jeunes, souvent chaleureux et exprimant leur enthousiasme d’être en ces lieux, restent de marbre après la mort de Posa et le Tu che le vanità d’Elisabeth. Jetons un voile pudique sur les “comprimari”… Et dire que Toscanini proclamait avec raison qu’un grand théâtre se jugeait surtout sur la qualité des petits rôles !!

  

            Daniele Gatti à son tour, incapable de soutenir son équipe vocale, ne sait trouver la pulsation rythmique de Verdi. Lentissimo, il frôle l’indifférence, sans un seul regard pour le plateau, avec une direction qu’il a voulue “all’antica” mais qui sonne terriblement démodée. Puis ajoute sans raison la plainte de Philippe II sur le corps de Posa,qui n’existe pas dans la version qu’il a choisie.

  

            Sur scène, Stéphane Braunschweig s’ennuie mais s’amuse à projeter comme un souvenir obsédant la forêt de Fontainebleau (dans cette version italienne le premier acte est supprimé)  et passe son temps à promener en long et en large des enfants représentant Carlo et Posa amis depuis toujours. Psychanalyse de supermarché dont on se serait passé, et qui atteint le comble du ridicule lorsque l’enfant Posa arrache des mains de Carlo son énorme épée pour la donner au roi…

  

            La débacle est totale, et pour parer au plus urgent la Scala licencie le ténor. Ce dernier réagit avec violence : “ Comment, je n’ai reçu que des félicitations pendant toute la durée des répétitions…et maintenant on me coupe la tête ? ” Et oui ! Ni lui ni la Scala ne s’étaient aperçus qu’il lui était impossible de chanter le rôle ! On le remplace avec une voix solide, grasse et sans charme mais aussi sans risque. Mais on ne peut pas remplacer Gatti, le principal responsable de cet échec et qui, à la première du 7 décembre, se fait couvrir de sifflets. La Scala, qui ne veut pas avouer sa méprise, répond : “ ah, ces éternels amis des ténors ! (en songeant à l’accident Alagna de 2006). Mais l’honnête et illustre Paolo Isotta dans le Corriere della sera réplique : “ Les amis de Filianoti étaient sans doute une vingtaine de personnes… or les sifflets pleuvaient de partout, de l’orchestre au poulailler.”

  

            Permettez-moi alors cette petite note personnelle. J’ai assisté à tous les 7 décembre depuis 1975. En ces 33 ans, je ne dis pas que tous les spectacles ont touché au sublime, mais ils possédaient tous la dignité musicale et scénique indispensables  pour cette soirée qui se veut historique, à la hauteur du lieu Scala.

              Mais à propos, sait-on encore parler de musique à la Scala ? Souhaitons seulement que ni Abbado ni Muti, tous deux au pupitre un 7 décembre pour Don Carlo, n’aient pas regardé à la télévision, ou seulement écouté à la radio, la soirée en question. Il y avait de quoi pleurer !

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Après les somnambules…, les vampires

               Après l’univers très sage de l’opera seria et celui cocasse, enjôleur, débridé de l’opera buffa qui règne sur tout le Settecento, le Romantisme change de cap…, met fin au pouvoir absolu des castrats et chante tout son amour pour les femmes. Pour les rendre véritables protagonistes de la scène, le nouveau siècle les veut folles ou somnambules.  

               Bellini et Donizetti deviennent de vrais symboles de ce nouveau monde en quête d’émotions fortes avec des pages qui font encore aujourd’hui délirer le public, et leurs interprètes — de la Pasta à la Malibran, de la Grisi à la Viardot — se transforment en légendes vivantes avec Lucia, Roberto Devereux, La Sonnambula, I Puritani, Anna Bolenamarschner.jpgblqvampyr1108a.jpg   

               Un compositeur allemand, Heinrich August Marschner, va encore plus loin et excite la curiosité de plus en plus morbide des spectateurs en mettant en scène un… vampire ! Seule la foudre divine qui engloutit le monstre dans les flammes éternelles de l’enfer, à la manière de Don Giovanni, sauve la belle Malwina du mariage qui peut enfin épouser l’homme de ses rêves, un happy end non prévu par l’esthétique de l’opéra romantique italien.  2542b_171108095443-sans-inscription.jpg

               La musique de ce Der Vampyr, aux échos d’un Weber pas toujours inspiré, est peu originale et devient charmante et charmeuse seulement au deuxième acte.6a00d83451c83e69e2010535fa9d2b970c-500wi.jpg    6a00d83451c83e69e2010535fa92b9970c-500wi.jpg               Le livret de Wohlbruck, convenu en dépit d’une intrigue peu coutumière à l’opéra qui aurait pu lui inspirer un texte plus palpitant, fait parfois sourire, la niaiserie du texte frôlant l’insupportable.                

               Au Teatro Comunale de Bologne, PierLuigi Pizzi, deux semaines après une Veuve Joyeuse à la Scala, écrasée par les costumes, n’a pas su trouver l’identité première de l’œuvre ; dans un décor de carton-pâte, il fait promener des artistes sans corps ni âme. Où est-il passé le Pizzi des années 1970-80, qui savait divinement habiller ses chanteurs dans des décors d’une rare puissance d’évocation ? Aujourd’hui, il somnole et s’accroche à un monde de mise en costumes dépourvu d’intérêt car éloigné du drame. Ses invités en smoking sont ceux de La Traviata, de La Veuve Joyeuse et Malwina est une autre Violetta ou Hanna. Dommage pour une œuvre si originale et 00015735-constrain-240x300.jpgque l’on ne verra plus beaucoup.

                Le talentueux Roberto Abbado a dirigé avec brio, mais l’univers de Weber n’est pas le sien et il a fini par être seulement clinquant, rarement au service de chanteurs sans aura et sans personnalité. Ce qui n’est pas le cas d’habitude de Carmela Remigio (Malwina) ou de John Osborne (Edgar). Vincent Price et Werner Herzog peuvent dormir tranquilles dans leurs cerceuils. Sans parler de l’incroyable Bal des vampires d’un Polanski jamais à court d’idées.

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 Sergio Segalini