L’enterrement de Don Carlo et l’agonie de la Scala
L’échec retentissant de Don Carlo à la Scala le 7 décembre dernier (jour traditionnel d’ouverture de la Scala) a inondé les colonnes des quotidiens du monde entier.
Résumons les faits. À la générale du 4 décembre où le théâtre ouvrait ses portes aux jeunes suivant une politique déjà mise en place dans d’autres villes, la direction prend aussi la décision d’inviter la crème de la presse nationale et internationale et un certain nombre de personalités de la culture et du spectacle. Tout est mis en place, une fois de plus, pour faire de cette soirée un événement sans précédent.
Hélas, dès le premier tableau le public se rend compte qu’il ne voit pas Don Carlo à la Scala, la scène la plus riche d’Italie, mais qu’il est plutôt assis dans un fauteuil d’un Opéra sans moyens. Le ténor Giuseppe Filianoti, impeccable dans Mozart et autres emplois lyriques, hurle la moindre note et casse son émission, confronté à une tessiture trop dramatique, tandis que Dalibor Jenis est un Posa absent, sans corps ni âme. Au deuxième tableau, la sonore mais bien fatiguée Dolora Zajick nous conduit aux arènes de Vérone. La belle et trop lyrique Fiorenza Cedolins, face à un emploi de Falcon, est à la limite de l’inaudible. Ferruccio Furlanetto enfin est le plus vieux des Philippe II avec une voix qui a perdu toutes ses harmoniques. La suite est prévisible jusqu’à l’arrivée d’un Grand Inquisiteur tout simplement indigne. Les jeunes, souvent chaleureux et exprimant leur enthousiasme d’être en ces lieux, restent de marbre après la mort de Posa et le Tu che le vanità d’Elisabeth. Jetons un voile pudique sur les “comprimari”… Et dire que Toscanini proclamait avec raison qu’un grand théâtre se jugeait surtout sur la qualité des petits rôles !!
Daniele Gatti à son tour, incapable de soutenir son équipe vocale, ne sait trouver la pulsation rythmique de Verdi. Lentissimo, il frôle l’indifférence, sans un seul regard pour le plateau, avec une direction qu’il a voulue “all’antica” mais qui sonne terriblement démodée. Puis ajoute sans raison la plainte de Philippe II sur le corps de Posa,qui n’existe pas dans la version qu’il a choisie.
Sur scène, Stéphane Braunschweig s’ennuie mais s’amuse à projeter comme un souvenir obsédant la forêt de Fontainebleau (dans cette version italienne le premier acte est supprimé) et passe son temps à promener en long et en large des enfants représentant Carlo et Posa amis depuis toujours. Psychanalyse de supermarché dont on se serait passé, et qui atteint le comble du ridicule lorsque l’enfant Posa arrache des mains de Carlo son énorme épée pour la donner au roi…
La débacle est totale, et pour parer au plus urgent la Scala licencie le ténor. Ce dernier réagit avec violence : “ Comment, je n’ai reçu que des félicitations pendant toute la durée des répétitions…et maintenant on me coupe la tête ? ” Et oui ! Ni lui ni la Scala ne s’étaient aperçus qu’il lui était impossible de chanter le rôle ! On le remplace avec une voix solide, grasse et sans charme mais aussi sans risque. Mais on ne peut pas remplacer Gatti, le principal responsable de cet échec et qui, à la première du 7 décembre, se fait couvrir de sifflets. La Scala, qui ne veut pas avouer sa méprise, répond : “ ah, ces éternels amis des ténors ! (en songeant à l’accident Alagna de 2006). Mais l’honnête et illustre Paolo Isotta dans le Corriere della sera réplique : “ Les amis de Filianoti étaient sans doute une vingtaine de personnes… or les sifflets pleuvaient de partout, de l’orchestre au poulailler.”
Permettez-moi alors cette petite note personnelle. J’ai assisté à tous les 7 décembre depuis 1975. En ces 33 ans, je ne dis pas que tous les spectacles ont touché au sublime, mais ils possédaient tous la dignité musicale et scénique indispensables pour cette soirée qui se veut historique, à la hauteur du lieu Scala.
Mais à propos, sait-on encore parler de musique à la Scala ? Souhaitons seulement que ni Abbado ni Muti, tous deux au pupitre un 7 décembre pour Don Carlo, n’aient pas regardé à la télévision, ou seulement écouté à la radio, la soirée en question. Il y avait de quoi pleurer !





