Archive foroctobre, 2008

L’agonie de l’Italie

italie.jpgLes journaux italiens sont en révolte, car la crise qui semble toucher de très près le monde de la musique, et surtout celui de l’opéra dont les coûts préoccupent le gouvernement, donne lieu à des décisions gouvernementales pour le moins contestables.

Tout est parti d’un article de Paolo Isotta paru dans Il corriere della sera du 20 octobre dernier, déclenchant la fureur du ministre Renato Brunetta, ministre de la Fonction Publique et de l’Innovation, qui a aussitôt répliqué le 21 octobre avec une violence inouïe, motivant la lettre ouverte du 24 de Sandro Bondi, Ministre ”dei Beni Culturali” qui défend logiquement les positions du gouvernement.

Le 20 octobre, Isotta a raison d’écrire que la décision de transformer les anciens “Enti lirici” en “Fondazioni”, précédée par la réforme des conservatoires, a miné l’avenir de la musique en Italie. En mettant les théâtres non plus dans les mains expertes des Ghiringhelli, Siciliani ou Bogiankino, mais de dirigeants d’entreprise sans la moindre notion de musique et dans la plus totale inexpérience de l’univers théatral, Rome a porté atteinte à l’identité culturelle du pays, malade aujourd’hui d’un cancer au dernier stade.

renatobrunetta.pngBrunetta a critiqué, par exemple, la production de Parsifal au Teatro San Carlo de Naples, considérée trop chère et surtout inutile. Pourquoi risquer d’avoir quelques fauteuils vides, lorsqu’on remplit sans peine avec Traviata ou Tosca ? Et puis pourquoi financer des villes comme Naples ? Ne vaut-il pas mieux donner le “paquet“ à la Scala di Milan pour en faire le premier et tout puissant théâtre italien et à “L’Accademia Santa Cecilia” de Rome qui  pourrait organiser les plus beaux concerts du monde ?

Les autres villes sans le sou et obligées à rendre compte du moindre strapontin vide, n’ont qu’à plonger dans le  marasme ! Et ces messieurs n’imaginent pas un seul instant les dégâts provoqués par une telle politique, vouée à un échec retentissant. Que d’artistes vont être noyés comme des petits chats à leur naissance ! Et la création dans tout cela ?

La Fenice de Venise ne vient pas, certes, de donner le meilleur des exemples en affichant  à nouveau Nabucco, quatre ans après la production du PalaFenice. Un opéra qui fait les beaux soirs des Arènes de Vérone, et nullement indiqué pour l’écrin aristocratique de cette salle. Et pourquoi faire acte de créativité… lorsqu’on peut louer une production au Stadtsoper de Vienne ? Boris, le dernier spectacle du mois dernier, n’avait-il pas été loué au Comunale de Florence ??? Ne faisant aucune différence entre la Fenice et les Arènes, le maestro Renato Palumbo a fait hurler son orchestre et s’est lancé dans une direction d’une sauvagerie et d’une brutalité digne de la plus mauvaise “Banda municipale”. Si Verdi ne donne pas beaucoup de preuves de finesse dans son écriture, ce n’est pas le rôle d’un chef d’orchestre de lui restituer ses lettres de noblesse, à la manière de Muti, par exemple.

Le chant ? Paoletta Marrocu se fait siffler à la Scala dans Il tabarro dirigé par Chailly ; elle est confirmée dans Abigaille, dix fois plus difficile que Giorgetta. Elle a adapté le rôle à ses moyens, changé des notes, exécuté la cabalette une seule fois… pour un résultat désastreux.

Alberto Gazale terne, plat et sans autorité, ne s’est montré à aucun moment à la hauteur de Nabucco, tout comme le pauvre Ferruccio Furlanetto aux prises avec les pires difficultés techniques. Zaccaria, qu’il pouvait interpréter honorablement il y a quelques années encore, n’est pas comme Boris…Verdi exige un vrai chant et quel chant ! En 1842 les règles étaient celles dictées par Bellini et Donizetti. Le public, consterné et visiblement déçu, restait silencieux après leurs airs écrits pour déclencher le délire.

Acceptable en dépit des défauts si particuliers de l’école russe, la Fenena de Anna Smirnova, qui nous fait trembler à l’idée de l’entendre dans Eboli pour l’ouverture de la Scala en décembre prochain.

Seul Roberto de Biasio a rendu justice à Ismaele avec un beaux timbre de ténor, vaillant et sonore. Gunter Kramer n’a pas renouvelé son exploit de La Juive. Il a rendu le peuple juif protagoniste du drame, nous transportant dès le lever du rideau dans une synagogue en respectant toutes les traditions du peuple d’Israël. Effets saisissants renouvelés pendant le “Va pensiero” où les chœurs déposaient au devant de la scène les photos des victimes des camps de concentration. Mais il a perdu de vue l’identité des protagonistes, abandonnés à eux-mêmes, dépourvus de caractère et surtout d’âme. Grave erreur ! Contrairement à Halevy, intéressé surtout par le conflit religieux, Verdi dans son Nabucco et toutes les œuvres qui suivent (Attila, Ernani, Lombardi, Macbeth…) pense seulement à la situation politique de son pays. En tout cas, voilà une œuvre de répertoire presque impossible à distribuer aujourd’hui, faute de combattants. Certes, la Fenice a touché le fond, mais la grande qualité sera absente même avec une distribution mieux choisie. Comme pour Otello, Cavalleria rusticana, Pagliacci, Aida ou Andrea Chenier.

Qu’en pensez-vous Messieurs Bondi et Brunetta ? Est-ce possible que l’Histoire n’enseigne plus rien ?

  

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L’Opéra de Rome à l’attaque !

6a00d83451c83e69e200e54f2cfa948834-800wi.gifProfitant des problèmes énormes que traverse la Scala (grèves, spectacles annulés, boycottage du 7 décembre, incessant bras de fer avec le surintendant Stéphane Lissner…), l’Opéra de Rome, qui a toujours vécu dans l’ombre du tout-puissant temple milanais, semble décider à se réveiller de sa torpeur et se dit prêt à lutter contre le dragon.

Dans un entretien accordé au quotidien La Repubblica le 7 octobre dernier, Francesco Ernani, le “Deus ex machina“ du théâtre de la capitale italienne, francesco-ernani-dir-opera-rome.jpgse dit prêt à se battre en affichant une saison originale et forte, intrigante et dynamique. Il ouvre tout grand les portes à Riccardo Muti ex-Divo de la Scala, qui dirigera  le 6 décembre (la veille de la soirée d’ouverture du temple milanais !) son Otello de Salzbourg et reviendra pour Iphigénie en Aulide du 17 au 29 mars 2009. Pour l’Aida du 20 janvier, dans le fief de Franco Zeffirelli, c’est Bob Wilson qui a été contacté ! Et que dire de la présence d’ouvrages modernes ou contemporains comme Jacob Lenz de Rihm, Le grand Macabre de Ligeti sans parler de la première européenne de For you de Berkeley ou de la création mondiale de Il re nudo de Lombardi… Des projets, certes, qui vont susciter beaucoup d’intérêt de la part des “experts”, mais quelle sera la réaction d’un public connu pour son indifférence, son inconstance, son inconsistance ?

La preuve nous a été donnée, lors de la première de Amica de Mascagni, qui a été loin de faire salle comble. theatre-de-lopera-de-rome-1.jpgOn aurait pourtant cru que la majorité des mélomanes romains fussent curieux de découvrir à la scène le seul opéra français du compositeur de l’ultra célèbre Cavalleria Rusticana et du bien-aimé Amico Fritz ! Peu nombreux étaient ceux qui devaient avoir vu Amica au Festival de Martina Franca en août de l’année dernière, où l’œuvre revenait à l’affiche, pour la première fois dans l’édition originale conçue par Mascagni pour la salle Garnier de Monte Carlo, avec Geraldine Farrar dans le rôle titre.

Pour l’occasion Jean Louis Grinda, qui présentera aussi son spectacle chez lui  au cours de la saison prochaine, a opté pour l’original français, lorsqu’il existe bien une adaptation italienne signée de la main du compositeur. Dans un décor de jolie carte postale, il a raconté le drame d’amour et de mort de deux frères courtisant la même femme, en respectant la naïveté du livret et en évoquant la sérénité des fermes de montagne, tandis qu’un film illustrant un bel Intermezzo nous promenait au-dessus de superbes vallées enneigées.

La conviction d’Amarilli Nizza a conféré, malgré l’à peine correcte direction musicale de Antonino Fogliani, force et caractère au personnage d’Amica, sans la sensualité du timbre et la volupté d’accent nécessaires à l’école vériste. Enrique Ferrer possède la séduction et la fougue du jeune Giorgio mais sa fragile voix de ténor n’a pas encore résolu tous les problèmes techniques. Bien peu crédible en revanche, le Rinaldo à la voix toujours mal dégrossie et au physique trop important du baryton Alberto Mastromarino. Comment croire un seul instant que la belle Amica le préfère à Giorgio et choisit de mourir pour lui !

Le public, pourtant ravi de cette soirée, sera-t-il plus nourri pour La Somnambule affichée dès le 8 novembre prochain ? Attention, il ne s’agit pas du chef-d’œuvre de Bellini mais d’un très rare ballet de Hérold composé sur un livret de Scribe. Plus que tentant !

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Marée haute. Marée basse.

Difficile de controler les marées à Venise et “l’acqua alta” démeure une véritable plaie. grand-canal-reduit.jpg

Faut-il parler de plaie avec le Boris du Teatro La Fenice ? En partie oui. Tout d’abord il est plus que discutable qu’un Opéra aussi important, l’égal de La Scala ou du San Carlo de Naples, renonce à son role d’acteur en louant un Boris, nullement conçu en coproduction, au Teatro Comunale de Florence. La création ne devrait-elle pas être le principal moteur d’une grande scène lyrique, transformée de cette manière en garage pour voitures de luxe ? Ensuite, ce Boris de 2006 est-il tellement exceptionnel pour qu’on le repêche sur la Lagune ? Eimuntas Nekrošius est, sans contexte, un metteur en scène ; il ne se limite pas à une succession de cartes postales à la Faggioni, Pizzi ou Zeffirelli, mais sa peur du vide et son désir de vouloir tout expliquer créent seulement confusion et incompréhension. teatrofenice-reduit.jpgTrop de symboles et trop de gesticulation absurde mettent souvent mal à l’aise des chanteurs-acteurs qui n’arrivent pas à croire en ce qu’ils font et qui exécutent les volontés du metteur en scène comme des pantins sans âme, bougeant de façon hystérique. L’entrée de Boris frôle le ridicule comme tout le duetto entre Marina et le faux Dimitri, perdus dans un décor improbable.

Mais on ne résiste pas à la puissance de la partition de Musorgskij, surtout lorsqu’on l’entend dans l’intégralité de la version originale de Pavel Lamm, une pure splendeur !inbal_elijahu3.jpg

Au pupitre Eliahu Inbal, jamais concerné par le plateau et souvent en décalage avec les solistes, offre néanmoins une lecture flamboyante et riche d’effets. Les chanteurs… du pire (le trop modeste Pimen de Ayk Martirossian, l’impossible Dimitri de Jan Storey plus insupportable encore que dans le Tristan de la Scala) au plus acceptable, le correct Boris de Ferruccio Furlanetto, jusqu’au très bon, le Rangoni exceptionnel de Valeri Alexeev. Tout le reste baignait dans la plus pure médiocrité fort malheureusement !

Mais les marées sont imprévisibles et la soirée organisée pour le 50e anniversaire des Solisti Veneti a d’un coup illuminé La Fenice. 

Vivaldi bien sûr (avec, entre autres, une cantate exécutée par une Cecilia Gasdia retrouvée) mais aussi un Paganini se souvenant du Moïse de Rossini, un Pasculli, l’ami sicilien de Wagner aux prises avec La Traviata retranscrite pour hautbois, un Ennio Morricone composant pour l’occasion quatre variations sur des thèmes de Vivaldi, sans oublier le Carnaval de Venise de Arban et l’émouvant hommage de June Anderson qui signa pour Scimone scimone22.jpgAvant de recevoir le prix ”Una vita per la musica”, créé en 1979 par Bruno Tosi, Claudio Scimone a offert au public son habituelle leçon de culture en choisissant un programme d’une intelligence rare. Vivaldi bien sûr (avec, entre autres, une cantate exécutée par une Cecilia Gasdia retrouvée) mais aussi un Paganini se souvenant du Moïse de Rossini, un Pasculli, l’ami sicilien de Wagner aux prises avec La Traviata retranscrite pour hautbois, un Ennio Morricone composant pour l’occasion quatre variations sur des thèmes de Vivaldi, sans oublier le Carnaval de Venise de Arban et l’émouvant hommage de June Anderson qui signa pour Scimone june4.jpgson premier enregistrement discographique, le fameux Mosé in Egitto de Philips et qui, sous demande du maestro, s’exhale dans un mémorable Casta Diva…

Soirée magique qui a reporté La Fenice à son image première. Celle du constant dialogue créatif entre la culture d’hier et d’aujourd’hui dans un souci de ce modernisme si loin du toc prétentieux d’un Boris tout simplement inutile, mais dangereux miroir aux alouettes d’une société à bout de course.

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 Sergio Segalini