L’agonie de l’Italie
Les journaux italiens sont en révolte, car la crise qui semble toucher de très près le monde de la musique, et surtout celui de l’opéra dont les coûts préoccupent le gouvernement, donne lieu à des décisions gouvernementales pour le moins contestables.
Tout est parti d’un article de Paolo Isotta paru dans Il corriere della sera du 20 octobre dernier, déclenchant la fureur du ministre Renato Brunetta, ministre de la Fonction Publique et de l’Innovation, qui a aussitôt répliqué le 21 octobre avec une violence inouïe, motivant la lettre ouverte du 24 de Sandro Bondi, Ministre ”dei Beni Culturali” qui défend logiquement les positions du gouvernement.
Le 20 octobre, Isotta a raison d’écrire que la décision de transformer les anciens “Enti lirici” en “Fondazioni”, précédée par la réforme des conservatoires, a miné l’avenir de la musique en Italie. En mettant les théâtres non plus dans les mains expertes des Ghiringhelli, Siciliani ou Bogiankino, mais de dirigeants d’entreprise sans la moindre notion de musique et dans la plus totale inexpérience de l’univers théatral, Rome a porté atteinte à l’identité culturelle du pays, malade aujourd’hui d’un cancer au dernier stade.
Brunetta a critiqué, par exemple, la production de Parsifal au Teatro San Carlo de Naples, considérée trop chère et surtout inutile. Pourquoi risquer d’avoir quelques fauteuils vides, lorsqu’on remplit sans peine avec Traviata ou Tosca ? Et puis pourquoi financer des villes comme Naples ? Ne vaut-il pas mieux donner le “paquet“ à la Scala di Milan pour en faire le premier et tout puissant théâtre italien et à “L’Accademia Santa Cecilia” de Rome qui pourrait organiser les plus beaux concerts du monde ?
Les autres villes sans le sou et obligées à rendre compte du moindre strapontin vide, n’ont qu’à plonger dans le marasme ! Et ces messieurs n’imaginent pas un seul instant les dégâts provoqués par une telle politique, vouée à un échec retentissant. Que d’artistes vont être noyés comme des petits chats à leur naissance ! Et la création dans tout cela ?
La Fenice de Venise ne vient pas, certes, de donner le meilleur des exemples en affichant à nouveau Nabucco, quatre ans après la production du PalaFenice. Un opéra qui fait les beaux soirs des Arènes de Vérone, et nullement indiqué pour l’écrin aristocratique de cette salle. Et pourquoi faire acte de créativité… lorsqu’on peut louer une production au Stadtsoper de Vienne ? Boris, le dernier spectacle du mois dernier, n’avait-il pas été loué au Comunale de Florence ??? Ne faisant aucune différence entre la Fenice et les Arènes, le maestro Renato Palumbo a fait hurler son orchestre et s’est lancé dans une direction d’une sauvagerie et d’une brutalité digne de la plus mauvaise “Banda municipale”. Si Verdi ne donne pas beaucoup de preuves de finesse dans son écriture, ce n’est pas le rôle d’un chef d’orchestre de lui restituer ses lettres de noblesse, à la manière de Muti, par exemple.
Le chant ? Paoletta Marrocu se fait siffler à la Scala dans Il tabarro dirigé par Chailly ; elle est confirmée dans Abigaille, dix fois plus difficile que Giorgetta. Elle a adapté le rôle à ses moyens, changé des notes, exécuté la cabalette une seule fois… pour un résultat désastreux.
Alberto Gazale terne, plat et sans autorité, ne s’est montré à aucun moment à la hauteur de Nabucco, tout comme le pauvre Ferruccio Furlanetto aux prises avec les pires difficultés techniques. Zaccaria, qu’il pouvait interpréter honorablement il y a quelques années encore, n’est pas comme Boris…Verdi exige un vrai chant et quel chant ! En 1842 les règles étaient celles dictées par Bellini et Donizetti. Le public, consterné et visiblement déçu, restait silencieux après leurs airs écrits pour déclencher le délire.
Acceptable en dépit des défauts si particuliers de l’école russe, la Fenena de Anna Smirnova, qui nous fait trembler à l’idée de l’entendre dans Eboli pour l’ouverture de la Scala en décembre prochain.
Seul Roberto de Biasio a rendu justice à Ismaele avec un beaux timbre de ténor, vaillant et sonore. Gunter Kramer n’a pas renouvelé son exploit de La Juive. Il a rendu le peuple juif protagoniste du drame, nous transportant dès le lever du rideau dans une synagogue en respectant toutes les traditions du peuple d’Israël. Effets saisissants renouvelés pendant le “Va pensiero” où les chœurs déposaient au devant de la scène les photos des victimes des camps de concentration. Mais il a perdu de vue l’identité des protagonistes, abandonnés à eux-mêmes, dépourvus de caractère et surtout d’âme. Grave erreur ! Contrairement à Halevy, intéressé surtout par le conflit religieux, Verdi dans son Nabucco et toutes les œuvres qui suivent (Attila, Ernani, Lombardi, Macbeth…) pense seulement à la situation politique de son pays. En tout cas, voilà une œuvre de répertoire presque impossible à distribuer aujourd’hui, faute de combattants. Certes, la Fenice a touché le fond, mais la grande qualité sera absente même avec une distribution mieux choisie. Comme pour Otello, Cavalleria rusticana, Pagliacci, Aida ou Andrea Chenier.
Qu’en pensez-vous Messieurs Bondi et Brunetta ? Est-ce possible que l’Histoire n’enseigne plus rien ?






