Une “Hirondelle” sans ailes
Puccini compositeur d’opérettes ? Le créateur des plus belles morts de l’histoire de l’opéra, de Mimi à Butterfly, de Manon Lescaut à Liù, saurait-il rire et s’amuser? Il essaie pourtant avec Gianni Schicchi, sorte de farce tragi-comique digne d’un film de Dino Risi à sa plus grande époque, d’un grotesque presque macabre, comme celui d’Affreux, Sales et Méchants d’Ettore Scola. Mais de là à écrire une opérette que l’Opéra de Vienne voulait dans la lignée des Strauss et des Léhar, c’est une autre affaire! Flatté par la proposition, Puccini accepte,mais se rend vite compte qu’un livret allemand lui poserait plus d’un problème, et que la comédie de salon, avec valses et champagne, est très éloigné de son monde. Lui, chasseur expert dans la Maremma Toscane, est culturellement étranger à la sensibilité d’une Lombardie et d’une Vénétie – régions qui avaient cotoyé pendant des décennies l’Empire austro-hongrois. Giuseppe Adani, futur librettiste de Il Tabarro, est-il aussi l’écrivain capable de restituer le parfum des boulevards de Napoléon III. Son univers est bien plus celui du meurtre à bord’une péniche sur la Seine.
Main gauche
Faut-il donc ouvrir une saison avec une œuvre écrite de la main gauche et composée sans inspiration? La Rondine, (L’Hirondelle) qui en dépit de critiques sanglantes, a cunnu des moments de gloire grâce à quelques interprètes de légende, comme Gilda dalla Rizza, Tito Schipa ou Aureliano Pertile, est aujourd’hui à l’affiche de La Fenice jusqu’au 5 février, afin de commémorer le 150e anniversaire de la mort de Puccini. Mais cette reprise n’a fait qu’enfoncer le couteau dans la plaie.
Face à un livret indigent, où l’action ne prend jamais son envol, le compositeur semble somnoler comme le public qui espérait retrouver dans cette Hirondelle une sœur de Mimi. Il débute bien, avec l’exquis “Bel sogno di Doretta”, un véritable coup de maître, mais le bavardage des invités de Magda qui suit ne prend jamais forme. Et puis cette héroïne ne ressemblerait-elle pas à un peu trop à Violetta ? Ou à une Musette qui, après avoir quitté le misérable Marcello, a enfin trouvé un riche protecteur?
Un petit somme
Au deuxième acte, la servante Lisette participe à une fête déguisée en Magda qui, à son tour, est habillée en Lisette, exactement comme dans La Fledermaus. Mais là où Strauss se déchaîne, Puccini continue sa sieste. Même le coup de foudre Magda-Roger, jeune petit bourgeois provincial, presqu’un frère d’Alfredo, ne réveille pas celui qui a sublimé avec une rare sensualité les amours de Pinkerton et Ciociosan, Manon et Des Grieux, Mimi et Rodolphe.
Au troisième acte, cette Violetta, aux allures de Rosalinde, ne reçoit pas Germont-père, mais une lettre de la mère de son bien-aimé qui lui fera comprendre l’absurdité de sa situation… avec une musique aux antipodes des sublimes Amami Alfredo ou Dite alla giovane. Il n’y aura toujours qu’une seule Traviata et une seule Fledermaus. Tenter un mariage de ces deux chefs-d’œuvre tient de la pure folie.
Travolta de campagne
Dans ce fatras de références culturelles et esthétiques, même un vieux renard, comme Graham Vick, est un peu perdu. Il nous conduit au premier acte dans un salon années 1930, fréquenté par des starlettes hollywoodiennes des années 1950, modestes caricatures de Lucille Ball, Lana Turner ou Betty Grable, dans une atmosphère à la Lubitsch, mais sans son humour et son rythme endiablé.
Au deuxiéme acte, on se retrouverait presque dans Grease. Roger est un Travolta de campagne et Magda une Olivia Newton bourgeoise. Rien ne se passe, tout est glacial et la mise en scène sonne creux comme la musique.
Comble de la malchance, le routinier Carlo Rizzi n’est certes pas le chef le plus indiqué pour sauver un monument en péril : sa lecture plate, morne anodine et manquant de précision lui a valu quelques signes de contestation.
Fiorenza Cedolins, sortie un peu fatiguée de La Veuve joyeuse romaine, chante avec goût et aplomb, mais se révèle incapable de donner corps à son texte . Trop frustré, le Roger gauche et maladroit de Fernando Portari échappe à sa vocalità. Emanuele Giannino interprète un Prunier percutant (jeune poète qui rappelle Gabriele d’Annunzio), mais Sandra Pastrana est une soubrette pétulante et criarde, plausibile dans le répertoire français, hélas dépourvue de cette rondeur de timbre et de cette sensualité dans l’accent que Puccini exige, même quand il s’égare.
A Venise, ville de pigeons et de mouettes, les hirondelles ne font pas leur nid.
La reprise prévue à Trieste, capitale de l’opérette en Italie, en juin prochain, devrait donner une autre chance à l’œuvre. Marco Armiliato au pupitre et Joseph Calleja en Roger sont déjà le présage d’un bien meilleur résultat.