La mort d’Orphée
Roberto Alagna qui avait débuté sa carrière sous les meilleurs auspices se hissant très vite au rang des mythologies du chant, n’envisage plus de la continuer de la même manière.
A la suite de ses caprices à la Scala où il quitte la scène après son air d’entrée,dérangé par quelques sifflets,en décembre 2006 lors de la deuxième représentation de Aida,il se présente aujourd’hui au Teatro Comunale de Bologne avec l’Orphée de Gluck en compagnie de ses deux frères Davide e Frederico.Ils avaient déjà travaillé tous les trois ensemble au Teatro Filarmonico de Vérone dans Pagliacci et Werther,deux soirées de routine qui avaient intéressé seulement la presse spécialisée.
Mais la famille Alagna (Angela comprise), déteste passer inaperçue et a bien appris à défrayer la chronique afin d’obtenir des pages entières des quotidiens. Avec l’Orphée de Bologne, le trio infernal s’est offert la première page du Corriere della Sera, le plus important quotidien de la Péninsule.
Et comment ? Le trop gourmand Roberto, ne pouvant chanter la tessiture écrite par Gluck pour ténor virtuose dans sa version parisienne, a demandé au frère David de lui réécrire toute la partition. Celui-ci non content de transporter les airs et de,changer de style à la musique, a adapté toute l’œuvre aux exigences de sa mise en scène.
Le rideau se lève sur une bruyante fête de mariage,sorte de collage de différentes musiques de Gluck.,dans un sinistre décor ( signé par David et Frederico) aux noirceurs de la Nuit de Saint Valentin.Orphée,habillé comme un “mafioso” de la Chicago années 1930, ivre, tue son épouse Eurydice dans un accident de voiture. A partir de ce moment les automobiles deviennent les vraies protagonistes de l’action. Elles accompagnent Eurydice au cimetière, puis Orphée aux enfers…et c’est dans une voiture qu’Eurydice,vexée par l’accueil de son époux qui selon la légende ne peut pas se tourner vers elle avant d’avoir quitté le règne des morts,fait l’amour avec le Guide comme la Donna Anna de Bieito à Barcelone ! Et oui, car le personnage d’ Amour n’existe plus dans cette version. Il est remplacé par un baryton de belle allure (un solide Marc Barrard) qui ne quitte Orphée à aucun instant.
Roberto dès qu’il ouvre la bouche n’est soucieux que de sa virilité et crie sa douleur comme Canio, chantant tout dans un fortissimo insupportable contraire au personnage et à la musique. Il ne cesse de parler de tendresse et de larmes,mais avec la violence de Turiddu la force de Chénier et la rage d’Otello. Le public lui hurle ”va chanter à Sanremo”, proteste, crie, siffle, mais Roberto imperturbable cette fois-ci n’a visiblement aucune envie de quitter le plateau. Puis au moment tant attendu de “J’ai perdu mon Eurydice”, le sublime Roméo d’hier essaie de retrouver un sens de la dynamique et, sans arriver aux piani-pianissimi exigés par cette école de chant, nous démontre le temps d’un air que le timbre demeure beau, le phrasé superbe et les couleurs irrésistibles, mais sans l’ombre d’une émotion ni un brin de sensualità. Faut-il mettre en péril de telles qualités avec ce type d’opérations indignes d’un grand musicien ?
Que son Orphée meurt au plus vite pour laisser place à d’autres prises de role à la hauteur de sa renommée. David Alagna ne s’en est pas rendu compte lorsque à la fin de l’ouvrage ,le héros de la mythologie descend dans la tombe avec sa bien-aimée,mettant un point final à l’une des thématiques culturelles les plus importantes de notre civilisation.La pauvre Eurydice aussi, est réduite à une minette capricieuse et hystérique,bien servie par la voix aigrelette ,perçante et sans articulation de l’insupportable Serena Gamberoni. Pauvre Giampaolo Bisanti qui dans la fosse d’orchestre était à la recherche du style et du tempo perdu !
La presse comme le public s’est déchainé :Le Corriere della sera a attribué à Roberto l’Oscar de la prétention… d’autres parlent de “torture”. La Repubblica de “massacre”… jouant sur les mots on lit en gros titres ”Fratelli flop”. Le pari est gagné ! Le plus excitant Faust du monde a vendu son âme d’artiste au diable pour le plaisir éphémère d’avoir la une des journaux. Quand on est sur l’Olympe, on ne descend pas pour se confondre à la misère humaine. Un Orphée ne peut pas mourir.