La Scala : un théatre italien ?
La Scala de Milan affiche cette année une saison parmi les plus remarquables de ces derniers temps, mais semble avoir perdu sa véritable identité. En mars et en avril, celui qui a toujours été le temple de l’opéra italien, a proposé un Tannhäuser de Wagner sous la direction flamboyante de Zubin Mehta dans une mise en scène très contestée de la Fura dels Baus, suivi de la miraculeuse réalisation de De la maison des morts signée par Patrice Chéreau — vue aussi au Metropolitan de New York et bien sûr au festival d’Aix-en-Provence où elle est née. Esa-Pekka Salonen a su prendre la succession de Boulez en offrant une lecture d’une lumineuse clarté et en même temps d’une rare tension dramatique.
Chéreau a suivi de très près son spectacle et il était toujours présent sur le plateau le soir de la cinquième représentation. Aucun relâchement donc sur une scène où la folie et la mort hantent sans cesse un huis-clos malsain et sordide, peuplés d’êtres pitoyables qui ont perdu toute forme humaine, toute dignité, tout espoir. Dans ce théâtre-là, Chéreau est maitre absolu. Belle distribution où l’on reconnaît des anciens du Ring de Bayreuth comme Heinz Zednik. Et quel souvenir ému aussi en voyant la mezzo Susannah Haberfeld, fille de Gwyneth Jones, dans le rôle de la prostituée ! Ajoutons aussi au palmarès d’une distribution sans faille et parfaitement réglée l’étonnant Peter Mattei en Siskov.
Encore un opéra difficile pour les Italiens, avec Lulu de Alban Berg vue par Peter Stein, mais encore une soirée mémorable. Dans l’univers de Stein, Laura Aikin évolue avec une belle aisance vocale en femme rêveuse et inconsciente, légère comme le plus beau des papillons qui vole de fleur en fleur avec la grâce d’une Giselle. Elle réalise les rêves inconscients de ses amants, les pousse au bout
d’eux-mêmes, sans pour autant « se trouver ». On songe à la regrettée Delphine Seyrig sur les planches parisiennes dans les années 197O, jouant Trovarsi de Pirandello. Distribution moins homogène que dans La maison des morts, dominée par l’Alwa de Thomas Piffka et la surprise de retrouver Franz Mazura en Schigolch. Daniele Gatti sait tenir son orchestre, mais sait-il créer une atmosphère ? Sa Lulu est sèche, aride, dépourvue de toute sensualité, d’un érotisme de bandes dessinées.
Après deux opéras en allemand et un en tchèque et en attendant l’Or du Rhin prévu ce mois-ci, enfin un titre italien avec le retour de Simon Boccanegra, l’une des productions légendaires de la Scala au temps où un Abbado en état de grâce dirigeait une distribution de rêve : Capuccilli, Ghiaurov, Freni … La raison ? Le tenorissimo Placido Domingo voulant terminer sa longue et glorieuse carrière de baryton. Au Met il avait offert une plausible interprétation de Oreste dans l’Iphigénie de Gluck : au XVIIIe siècle, celui que nous appelons aujourd’hui baryton était en réalité un « secondo tenore » d’une couleur assez sombre. Mais chez Verdi (et aussi chez Wagner) la typologie vocale du baryton est bien précise et n’admet pas de compromis. Devant les critiques peu convaincus (et Domingo
n’admet pas la critique !), le ténor boulimique a répondu « mais je sais interpréter le personnage du vieux Doge ». Et c’est vrai … il meurt admirablement, touchant les cimes de l’émotion, faisant oublier à certains que nous avons entendu jusqu’au dernier acte un Otello fini déguisé en Doge de Gênes. Ce qui crée un net déséquilibre avec ses partenaires et surtout avec les couleurs des instruments d’orchestre recherchées par Verdi.
Que le Met, ou l’Opéra de Berlin, affiche ce Simon, pourquoi pas, mais dans le Temple de Verdi ? On ne rentre pas dans une mosquée avec des chaussures, ni dans une église chrétienne en maillot de bain. Mauvaise réaction du public aussi contre Furlanetto, désormais au terme de sa parabole et surtout contre Barenboim qui n’a toujours pas saisi la pulsation rythmique propre à Verdi. Sans parler de la production vieillotte et démodée de Federico Tiezzi.
Le soir du 21 avril, Anja Harteros a été remplacée par la jeune Aylin Pérez — voix frêle et inconsistante, inaudible dans le médium, ne trouvant son assise que dans un aigu poussé — qui n’avait pas sa place à la Scala. Mais y étions-nous réellement ?
Photos © Scala de Milan






Autre bonne idée dans cette période d’incertitudes et d’interrogations, la reprise de Tosca dans les décors de la création signés Adolf Hohenstein. Qu’a-t-il changé un siècle après ? Rien, sauf la disparition de la toile peinte, remplacée par des scènes solides… mais toujours dans la même esthétique de l’église de Sant’Andrea della Valle au Château Saint Ange, en passant par le bureau de Scarpia au Palais Farnese ! Aucune évolution dans un siècle de non-révolution, tout au moins en ce qui concerne l’œuvre de Sardou-Puccini ! Reprise avec goût et respect par Marco Gandini, cette Tosca a été musicalement soutenue par un Fabrizio Maria Carminati très attentif et très présent. Nadia Vezzu est une héroine dans la meilleure tradition, à l’école de Kabaivanska et Callas, affrontant sans problème le géant de Juan Pons [ci-contre], un Scarpia comme on n’en fait plus. Souffrant, Marcello Giordani a été remplacé par Francesco Grollo au médium d’un beau lyrisme, mais handicapé par un aigu toujours en arrière. (Avril 2010)











