Muti newyorkais
Riccardo Muti a toujours entretenu un rapport privilégié avec les Etats-Unis, d’abord et pendant de longues années en qualité de chef principal de l’Orchestre de Philadelphie, et tout dernièrement à la tête du Chicago Symphony Orchestra, sans oublier les concerts réguliers avec le New York Philharmonic.
Avec Attila de Verdi, il fait enfin son entrée au Metropolitan, en choisissant une œuvre qui n’avait jamais été jouée sur la scène du plus fameux théâtre américain. Un événement qui a marqué l’Histoire de la musique du Nouveau Continent de manière indéniable. Les spectateurs du Lincoln Center ne sont pas près d’oublier l’immense travail effectué avec chaque pupitre d’orchestre, afin d’obtenir une qualité sonore pour ainsi dire jamais entendu au Met.
Quoi admirer le plus ? Un phrasé qui faisait vibrer, respirer, chanter une partition qui semble par moments pleine de pré-échos de Don Carlos ou de Aida, avec une ineffable poésie d’approche, obtenu en détaillant chaque instrument comme s’il s’agissait d’un concert de musique de chambre ? L’incroyable sens des contrastes qui nous arrache de l’intimité de la confession mezza-voce des protagonistes aux dialogues feutrés, presque craintifs, pour exploser ensuite avec rage et fureur face aux horreurs de la guerre ? Cette constante attention au plateau, permettant une fusion totale entre instruments et voix dans une sorte d’accord parfait où rien n’est laissé au hasard, dans une continuité de lecture rompue seulement par d’insupportables et inutiles changements de décor, dans des moments où tous auraient souhaité s’abandonner au seul plaisir de l’ouïe ? Ou encore la maturité acquise par Muti qui lui permet aujourd’hui d’aller bien plus loin que dans ses précédentes lectures florentines et milanaises ?
Herzog & de Meuron dessinent les ruines causées par le passage d’Attila comme si on était à L’Aquila au lendemain du fameux tremblement de terre qui a secoué l’Italie du centre. Puis les forêts rappellent un peu trop la décoration du mur du Bazar de l’Hôtel de Ville Homme ; beau à voir mais gênant la libre projection des voix des solistes qui chantaient souvent perchés à des fenêtres s’ouvrant sur les ruines ou les feuillages, au point que Muti a demandé à plusieurs reprises qu’ils descendent afin d’obtenir un meilleur résultat musical.
La simple mise en place du metteur en scène Pierre Audi, au plus bas de son imagination, a cruellement souligné l’absurdité des costumes de Miuccia Prada. Au rideau final, le public a protesté tout en réservant un très belle ovation aux chanteurs et un triomphe au maestro Muti.
Violeta Urmana est probablement la meilleure Odabella de nos jours (plus jeune que Gencer à Florence et bien plus crédible que l’impossible Studer à la Scala, sanctionnée par le public), maîtrisant avec une belle autorité son “Santo di patria“ et affichant un superbe legato dans le bellinien“ Liberamente or piangi“. Ramon Vargas chante toujours avec goût, se souvenant des règles du bel canto donizettien, et Giovanni Meoni — remplaçant Carlos Alvarez souffrant — possède un beau timbre ample et sonore en Ezio. Pour ceux qui n’ont pas entendu Christoff ou Ghiaurov, l’Attila de Ildar Abdrazakov séduit par la beauté de son allure et la variété de ses couleurs. Mais la présence de Samuel Ramey, l’immense Attila de la dernière édition de Muti à la Scala, véritable héritier de la grande tradition, ici dans le rôle de l’épisodique Pape Leone, a souligné le manque d’arrogance de ses moyens, face à l’autorité des accents, demeurée intacte, de son incomparable collègue ! Un petit détail qui fera sourire… : aux pieds de Sam, Prada a mis les mêmes chaussures rouges dessinées pour le Pape actuel !
Mais le Met n’est pas qu’Attila. On pouvait y entendre La Bohème d’une superstar comme Anna Netrebko (au declin déjà annoncé), la vaillante Ariadne de Nina Stemme (voilà une voix comme celles de l’âge d’or !), le toujours brillant Tonio de Juan Diego Florez face à une Diana Damrau en Fille du régiment (qui ne fait nullement regretter Nathalie Dessay, au contraire !) avec en prime, en duchesse de Krakenthorp, l’ineffable Kiri te Kanawa, follement applaudie à son entrée en scène, qui chante au cours de la réception une mélodie de Ginastera, tout aussi applaudie.
Et en supplément, le don le plus précieux : une salle qui vit, palpite, aime… Un VRAI théâtre capable de VRAIES émotions que l’on ressent toujours intactes après trente ans de fréquentation régulière, comme dans mon cas.


















