Depuis quelques semaines me parvient la suite des volumes Ansermet de la série australienne Decca Eloquence, qui entreprend de rééditer l’intégralité du legs officiel du chef helvète chez Decca. Plus de 20 volumes où se dévoilent des surprises de taille pour tous les amoureux du musicien, telles la Musique pour cordes, percussion et célesta, les premières gravures monophoniques dédiées à Saint-Saëns ou Chabrier, ou encore des symphonies de Mozart ou Haydn totalement inédites en Europe. Chaque mardi, je ferai ici un compte rendu détaillé de mes écoutes, volume par volume, dans le but de donner une idée du style du grand artiste que fut Ernest Ansermet (1883-1969).
1°) BARTÓK : CONCERTO POUR ORCHESTRE, MUSIQUE POUR CORDES, SUITE DE DANSES ET AUTRES ŒUVRES ORCHESTRALES – L’Orchestre de la Suisse Romande – 2 CD – Decca 442 9989
Ernest Ansermet connut intimement Bartók. Preuve de son admiration croissante pour Bartók durant les dernières années de sa vie : la présence au programme de son dernier concert (1968) de la Cantate profane du compositeur hongrois. Il y a quelques années une interprétation du Second Concerto, dans les années 1937-1938, rassemblant la femme du compositeur au piano, Ditta Pásztory, et le chef suisse avait été publiée chez Hungaroton.

Le double album ici présent rassemble l’intégralité des gravures Bartók d’Ansermet parus chez Decca, inégales, parfois un brin documentaires, toujours passionnantes. Le Concerto pour orchestre révèle un ensemble en difficultés avec la langue bartokienne, dont les accents incroyablement marqués, les courbes fortement dessinées, la clarté rude et tranchante nécessitent une homogénéité de chaque pupitre que L’Orchestre de la Suisse Romande ne possède pas toujours au milieu des années cinquante. La (possible) déception à l’écoute de cette version tient ici également à la direction d’Ansermet, qui à force de vouloir « dénationaliser » la musique de Bartók et la rendre universelle, en oublie peut-être l’exubérance rythmique et la variété d’affects. Il y a peu de mystère et de poésie nocturne dans ces visions objectives, crues. Paradoxalement, alors que l’œuvre demeure plus redoutable encore que le Concerto pour orchestre, la Musique pour cordes, percussion et célesta convainc davantage. Andante tranquillo digne, magnifiquement architecturé et incroyablement chanté. Ansermet se révèle ici un maître : sa lecture reste d’une transparence polyphonique absolument inouïe (telle que le veut Béla Bartók) et dégage un sentiment d’inquiétude explosant dans l’Allegro suivant, élégant et classique à la manière d’une certaine tradition hongroise, à la Lehel ou Fricsay, en tous points exempte de la rage envoûtante de Dorati (London Symphony Orchestra, Philharmonia Hungarica, Detroit), Bernstein (New York Philharmonic Orchestra), ou Maazel (Orchestre d’Etat Hongrois). Dans l’Adagio, Ansermet installe un climat étrange (pas encore assez de mystère ?) et étreignant, alors que le dernier mouvement pâtit réellement des faiblesses de l’orchestre, fatigué ; le manque d’assurance et de souplesse s’y dévoilent au grand jour. Une interprétation qui demeure tout de même passionnante.
En revanche, le Concerto pour piano n°3 et les sessions de 1964 (Suite de danses, Danses populaires roumaines, Deux Portraits) sont prodigieuses, et demeurent des références. Concerto intense et lyrique, avec un Katchen formidable d’aplomb rythmique, de finesse sonore, d’espiègle inventivité – étonnant Adagio religioso ! Enfin, un Vivace modéré, percussif et parfaitement conduit, conclut cette puissante interprétation. Seul bémol, le report déçoit par son absence de dynamique et de définition – les cordes sont trop ternes.
La Suite de danses, dans une prise de son sublime, montrent un Ansermet avant tout élégant et attentif aux équilibres harmoniques. L’orchestre est coruscant, étonnant de virtuosité, dopé par la vision de son directeur musical : celui-ci exprime magnifiquement, en traitant la matière orchestrale bartokienne comme de la musique française (Molto tranquillo envoutant de la Suite de danses) et en ne se focalisant pas outre-mesure sur le caractère « folklorisant » de cette musique, le désir d’universalité du compositeur hongrois. Les Danses populaires roumaines bénéficient ici de la transparence chaleureuse de L’Orchestre de la Suisse Romande et de la vision très nostalgique du chef suisse, inoubliable de poésie et de charme.
SCARLA d’OR : Bartók : Suite de danses (avril 1964) – L’Orchestre de la Suisse Romande – Decca 442 9989
