
Il n’avait plus que quelques jours à vivre, sur son lit d’hôpital, il prend la force pour noter : « écoute de la musique : pas encore sourd ». Presque aveugle, à cause de sa maladie (La piqûre d’amour), il va tenter de mettre fin à ses jours, et mourir 11 jours plus tard. Encore blond, encore lucide, toujours grinçant, poétique, réaliste et désabusé : il avait 36 ans. Du drame de sa vie, et c’est normal, il aime le tragique de « Mahler : souvent comme une musique de cirque entendue dans l’ouïe du cauchemar », et juste après dans son Mausolée des amants, il note : « Tristesse. Désir de retraite, ou d’effondrement. » Lorsque tout fout le camps pour Hervé Guibert, le jeune homme se rattrape au romantisme. Lui, l’écrivain cru, peu avare sur les détails de sa vie, de son corps, l’œil aiguisé, parfois agressif, il se plaît à écouter Rachmaninov : « Comment une musique (le deuxième concerto de Rachmaninov), écoutée et réécoutée, s’accorde totalement à mon état d’âme, s’y fond et le fond : une morne fureur. Le dictionnaire dit que c’est une mauvaise musique ».
J’avais lu une bonne partie de ses écrits (la quasi totalité), regardé ses photos, écouté sa voix. Et c’est la façon dont sa vie devient l’objet de son art et la façon, surtout, dont cet objet devient lui-même une œuvre d’art qui fascine. Chez Guibert, il n’y a pas de distance entre le quotidien, l’art, l’écriture et le journalisme. Il aime la photographie parce qu’elle pose, en un seul instant, le sujet. Il fige ses moments de vie : amis, amants, parents. Et pourtant, le sujet : c’est lui. Dans L’image de soi, ou l’injonction de son beau moment ?, il a cette phrase que je tiens pour viatique : « Pourquoi diable n’en finit-on pas de faire le procès du narcissisme ? Comment un substantif charmant et grave a t-il pu devenir si trivialement péjoratif ? Les peintres qui, durant toute l’histoire de leur activité, n’ont cessé de fouiller leur propre pomme, entre celles des autres, n’ont-ils fait que pour léguer une vaniteuse luisance, l’assurance flatteuse d’une admiration posthume ? Ce qu’on dénigre comme narcissisme n’est-il pas le moindre des intérêts qu’on doit se porter, pour accompagner son âme dans ses transformations? »
Postures ou adorations, figé ou exalté, Hervé Guibert n’a cessé, avec une plume au scalpel, de se définir, de se décrire, de regarder. Jamais larmoyant, mais au combien émouvant dans À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, par exemple. Guibert est avant tout un écrivain, et ceci : avant d’avoir le sida, avant de faire scandale, avant sa vie avec Michel Foucault, avant ses histoires avec Isabelle Adjani. Hervé Guibert est un créateur. Inventif, avec ses Histoires Singulières, imaginatif avec la Piqûre d’amour, érotique avec Fou de Vincent ou Les chiens. De sa courte vie, il reste et demeure le héros d’un roman initiatique inachevé et son narcissisme est supportable car l’écrivain, en tant que journaliste, s’intéresse continuellement aux autres : ceux qui l’obsèdent, ceux qu’il admire. Ses conquêtes, relatées sans pudeur dans son journal ou dans Fou de Vincent, sa famille dans Mes parents, sa maladie dans L’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Et maintenant ses passions dans les Articles intrépides qui viennent de paraître chez Gallimard.
Et la musique dans toutes ces confessions impudiques ? Omniprésente. Dans le journal d’abord, Leitmotiv souvent d’une ou deux phrases : mais justes. Dès les premières pages : « La musique me manque quand même beaucoup (l’électrophone ayant expiré, sans un soupir, sans le moindre grésillement, après avoir passé, pour la première fois, la voix de Callas) : elle me défoulait après le travail, elle me lavait un peu la tête, mais là je n’ai rien pour couper entre l’excitation activiste du jour et la détente du soir ». Et à partir de ce moment, la voix de Callas sera omniprésente chez le jeune, il réalisera même un de ses premiers reportages sur la Diva pour Le Monde en 1978. Les Articles intrépides montrent l’enthousiasme d’un jeune journaliste qui ne cherche pas à être dans l’événementiel, mais qui veut, d’ores et déjà – et ceci malgré son jeune âge – faire des articles personnels, singuliers où il peut laisser son imagination divaguer. Alors, il suit Chéreau et Boulez à Bayreuth, se prend de passion pour Wagner. Et surtout, en publie plusieurs pages dans Le Monde, à une époque ou les articles longs existaient encore. Et les goûts de Guibert sont divers et variés : de Philippe Glass à Dalida, de Mahler à Bowie. Mais c’est Bach le véritable compagnon. Des Variations Goldberg par Glenn Gould aux Passions écouter en boucle à la fin de sa vie, Bach est sont ultime énergie. « Devenu momentanément un galérien de l’écriture. Manque affreux d’aventures. Seul soulagement : la Passion selon saint Matthieu de Bach », cette musique est aussi l’écho de son désir de pureté, d’impossible pureté : « Pensée de moi comme d’un être asocial. Matin du milieu de semaine. Première neige, j’écoute la voix d’un enfant de la Passion de Bach, j’imagine la saleté d’une bouche qui rend de si beaux sons ». Terrible compagnon en 1991, on peut supposer qu’il s’agissait de la version de Gustav Leonhardt qui venait de paraître en ces années de révolution baroque. Peu de temps après, parmi les ultimes phrases, Guibert note : « le merveilleux ou l’immonde réflexe de vie ? »