Gérard Pesson, le murmure vivant

Lundi soir, Paris, dans l’attente d’une insomnie prochaine, j’écoute le « bel aujourd’hui » de Jean-Pierre Derrien sur France Musique ; son invité est Colin Roche. Ils évoquent ensemble l’univers de Gérard Pesson. Jean Pierre Derrien dit : « la quintessence du style Pesson : le presque rien qui se frotte à lui-même jusqu’à dire des choses très subtiles ». Sans doute. Le murmure, le bruissement. Le rythme et le son d’une main frappant sur le bois du violoncelle, le filet du souffle dans l’instrument à vent, l’échappée et la résonnance sauvage d’une corde, l’haletant souvenir d’une mélodie. Peut-être les frottements des ailes d’anges, à condition d’oublier les images à quoi les religions les rabaissent. Ici, puissances promptes et limpides, navettes aveuglantes éternellement occupées à tisser l’étoffe de la lumière. « Traversée haptique, où l’avancée se fait le plus souvent à tâtons », dit le compositeur à propos d’une de ses œuvre, Cassation. Pesson cherche, et nous avec. Un souvenir, un accord, un moment d’extase, une vibration de Brahms ou Wagner. Oui, avec lui (et en lui), la matière vibre. Elle est la couleur aux frontières d’une toile, l’envol qui passe son temps à effleurer la terre douce et rugueuse. Si J.P Derrien dit : « le presque rien qui se frotte à lui-même jusqu’à dire des choses très subtiles », je pense, à l’instant même, avant que l’insomnie ne se répande, aux mots de René Daumal : « Ineffable fut prince du monde, innommable de l’immonde ».

Rencontre, quelques questions, après que l’ami est abandonné la farce ; Gérard Pesson me répond.

Quelle est votre dernière création ?

Ur-timon pour six percussionnistes, en septembre dernier à l’abbaye de Royaumont.

Quelle sera la prochaine ?

Une pièce pour le choeur Accentus sur des poèmes de Philippe Beck d’après des contes de Grimm.

Votre dernière lecture ?

La pluralité des mondes Lewis de Jacques Roubaud.

Un commentaire ?

Il m’a appris le mot anglais “rubbishy”.

La dernière création entendue ?

Outlyer de Frédéric Pattar à l’auditorium du Louvre, vendredi 9 novembre 2007.

Un commentaire ?

Poésie, profondeur de ce jeune compositeur, injustement méconnu.

Vous écoutez souvent la musique de vos contemporains ?

Sans cesse.

Depuis peu, vous enseignez la composition au CNSM de Paris, quelles sont les problèmes rencontrés par les jeunes compositeurs aujourd’hui ?

Que les partitions soient rejouées, et non pas seulement « crées », et qu’elles soient éditées.

Le (choix du) langage musical est-il (encore) un problème pour un jeune compositeur ?

C’est une question cruciale, mais qui passe par le sentiment d’une identité artistique propre, à forger à partir d’influences plus ou moins confuses ou envahissantes.

Travaillez-vous régulièrement ?

Le travail de l’écriture comprend, plus qu’on ne pense, beaucoup de tâches qui n’ont rien d’annexe : éditions, corrections, documentation, répétitions, « communication ». Et ceci fait que je travaille sans désemparer. Mais de plus, on pourrait dire, de manière familière ou psychanalytique, que, par-delà ce travail actif et volontaire, il y a, c’est incontestable, un « ça travaille » qui est stratégique.

La radio, l’écriture, la composition, comment faites vous la part des choses entre ces différents modes d’expression ?

Ils partent d’un même élan, d’une inspiration et souvent d’une énergie communes. Rien n’est secondaire, il me semble, quand le centre est partout. C’est cela qu’on peut appeler la concentration – qui est le nerf de l’écriture et de la recherche poétique.

Votre musique à t-elle une relation avec le sacré ?

Je ne le crois pas.

Avec le spirituel ?

Pas au sens où on l’entend communément. Bien que j’aie songé, et songe encore, à écrire un opéra autour de la sainteté.

Le geste du compositeur n’est-il pas un acte désespéré dans une société qui lui accorde peu d’importance ?

Tout acte d’écriture, de recherche, de dialogue, est un acte de présence au monde. Considérer qu’il est désespéré serait donner raison aux ennemis de l’art, de la pensée. Et cela, il n’en est pas question.

Si je vous dis « les mesures du temps », à quoi pensez-vous ?

A l’orfèvre qu’est le musicien qui pèse au trébuchet une notion pourtant commune à toute, mais la plus subjective qui soit : le temps – qui, au surplus, à l’échelle subatomique, n’est même pas une notion pertinente.

Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Je pense à la si belle injonction de Roland Barthes, lors de sa leçon inaugurale au collège de France (le 7 janvier 1977) : « Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible ».

Une question, un mot ?

La devise des princes d’Orange : Je maintiendrai.

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