Portrait I : J**
« Il n’y a qu’une chose qui compte en ce monde : l’affection qu’on a pour un être, pas celle qu’il vous porte, celle qu’on a »
Henri de Montherlant
Premier portrait d’une longue série. Masques chinois ou les identités seront cachées. Amis, personnalités, vivants, réels, créateurs, connus ou imaginés ; ces apparitions – véritable Sabbat de formes et couleurs ou dansent les boléros -, ne sont que les délires d’une main qui chute.
J** est un esthète. Par ses silences, son regard ; par la détermination de ses actes, il sait le sens qu’il donne à sa vie. Sa fine silhouette, l’élégance et la désinvolture de son allure (il est souvent vêtu de noir), son léger tremblement ou secousse, comme un frisson de froid, comme la vibration d’une ombre, laissent ce jeune homme un dandy vulnérable. C’est ce que l’on croit percevoir derrière ces yeux bleus, proche d’un gris clair, qui pourtant, – jamais arrogants mais soutenus, maintenus – , ne se lassent de vous observer. Mais ils regardent au-delà, de l’autre côté du pays. J**, du haut de ses vingt ans, se moque du regard des passants, sa démarche assurée lui permet d’éviter les chemins de traverse. Cette immobilité fabuleuse, du masque, qui semble happé sans cesse dans l’instantané d’un éclair d’orage. Il est de ceux qui peuvent dévisager n’importe quoi, n’importe quand, d’égal à égal. Il s’est levé pour voir le soleil.
Il fait parti de ces êtres, peu nombreux, dont l’intelligence est naturelle. Pas de culture aiguisée, pas de savoir surdimensionné, mais l’intuition comme un don. Intuition et sensibilité ; cela lui vient de son intérêt pour l’Afrique du Sud, pour ce soleil, pour ces tribus, pour ces lieux ou l’égalité se fait entre la terre et les hommes, et pour ces rites tatoués à deux reprises sur sa peau. Car J** a beaucoup voyagé. Devant une tasse de thé, dans une ville colorée, il vous racontera les levés du matin sur la terrasse de ce pays dont le ciel est si bleu qu’il parait foncé. Et c’est l’odeur du thé justement qui avive ces souvenirs d’un lieu où le vent est presque frais. J** peut vous faire rêver. « Vert et vert Wâlo et Fouta, pagne fleuri de lacs et de moissons. De long troupeaux coulaient, ruisseaux de lait dans la vallée. Honneur au Fouta rédimé ! Honneur au Royaume d’enfance ! » chantait Senghor
J** ne sait pas encore s’il résistera. Il ne sait pas si la superficialité, les décérébrés, les médiocres ou la vulgarité auront raison de lui. Pourtant, il ne plie pas. Sans jamais blesser, il garde toujours (c’est l’une de ses règles de vie) les cartes en mains parce qu’il aime jouer avec les sentiments. Il aime être désiré et faire attendre. Il cherche, à sa manière, une volonté de puissance. Ainsi, il se met légèrement en retrait pour observer, pour tenir les rênes du jeu, et surtout pour ne jamais perdre l’un des participants (il n’a pas, d’ailleurs, la mémoire des noms). Il écoute. C’est rare. Il écoute.
Aucune ambition, aucun stratège, chez ce vicomte, seule la beauté de l’âme. Il n’a pas peur ni de la solitude, ni du silence. Souvent je me dis que l’apparente indifférence de ce jeune homme va faire de lui une proie facile pour les nombreux rapaces de notre territoire vital. Mais J** marche vite, il est capable de contourner, de surprendre (en frappant à votre porte quand vous ne l’attendez plus) ; il parvient toujours, peu importe le prix, à ses fins. Essayer de l’attraper, c’est le meilleur moyen de le perdre. Je sais que J** est menacé. Heureusement, le plus savant que lui, le plus sage, veille sur ses songes, périple sans fin, sans frontière de mille pays imaginés et rêvés. C’est un tigre blanc dont les yeux ont couleur de l’océan : un ange gardien envoyé de l’ailleurs. Mer de félicité, ravissement, extase. L’éternité poursuit son cercle autour de ce cadran muet. Il veut que sa bienveillance soit rare, mais il sait aussi que l’Un est toujours indispensable parce que l’Autre existe. Il se souvient de Rimbaud disant que la vie est plus facile à porter à deux, mais qu’il y en a toujours un qui lâche le monde avant l’autre. J** n’est pas oublieux, jamais. Il ne juge point, il ne pardonne pas, ne ment pas. Cela fait son intransigeance de sentiments. De la même façon, il se persuade que le travail acharné mène vers l’art. Il travaille parce qu’il veut réussir. Il travaille, il travaille pour ne dormir plus que 5 heures par nuit. Il sait, enfin, qu’il va bientôt avoir affaire avec la muse. Quand levant sa robe antique, elle s’assoit à ses pieds d’or.
Si J** poursuit ce chemin inachevé de l’amitié, il sera prince en ce monde.

