C’est au-dessus de nos forces

« …Ce beau monde irréel de l’art où je fus roi jadis. »

Oscar Wilde

Le Nouvel Economiste du 7 février l’annonce avec certitude : « Morosité économique, carence de créateurs phares, mais aussi de grands mécènes, marchands, collectionneurs, absence d’un modèle économique qui permettrait aux talents de travailler sereinement, tous les clignotants sont rouge vif ». Rien ne va plus, c’est le déclin de la culture française. Les lignes de frontières n’ont jamais été aussi difficiles à délimiter. Si l’on peut parler d’une surproduction littéraire, les artistes français ne remportent plus ni Palmes d’or, ni Prix Nobel…. L’article du Nouvel Economiste, par Benoît Delmas, décrit avec précision la crise, le « terrorisme de l’Etat culturel », les marasmes d’une administration qui fait peur aux étrangers, aux commanditaires. Et François Meyronnis conclut et regrette, dans les mêmes pages – avec justesse -, l’omniprésence des « réseaux », des « carnets d’adresses » et dit aussi : « De nos jours, l’œuvre de l’artiste est trop souvent une projection dans l’avenir du conformisme actuel. » Comme cela est juste. Mais pourquoi, alors, dans cet intéressant dossier, citer toujours les mêmes artistes ? Évidemment, pour la musique, l’éternel PB : « Dans un genre plus élitiste, la musique classique, depuis l’ère Pierre Boulez, le monarque de l’Ircam [Institut de recherche et coordination acoustique/musique], aucune personnalité n’a émergé. » N’est-ce pas faux pour celui qui suit la création ? Pour le théâtre sont cités : Eric-Emmanuel Schmitt. Pour l’architecture : Christian de Portzamparc. Pour la peinture : Pierre Soulages. Éternels modèles !

Plutôt la barbarie que l’ennui

Pourquoi ne pas miser sur la « diversité » (mot pourtant bien à la mode), sur les multiples esthétiques, sur la pluralité (pour le meilleur comme pour le pire) de notre époque ? Et laisser, un peu, les dinosaures se reposer. Laissez, vous verrez ! L’homme intelligent fera lui-même son tri. Parce que, s’il est bon de contester, de dénoncer; il serait bon aussi d’honorer, d’élever, d’afficher. Porter en étendard nos artistes, nos créateurs. Oui, se dire que cela doit se faire par simple nécessité vitale. Être exigeant, rétablir quelques frontières et arrêter de dire que tout est relatif. Ce n’est pas vrai. Nous avons le droit au mépris. Oser et surtout ne pas avoir peur de (se) dire que l’Art fait aussi appel à nos tourments, nos drames, nos peurs. Quoi de plus beau que le cri de Théophile Gautier : « plutôt la barbarie que l’ennui ». Aussi, si nous prenons en compte ces saisons en enfer, ce mal du siècle (qui n’est que répétition), si nous regardons en face le désarroi, si nous écoutons les cris sans se boucher consciencieusement les oreilles, peut être que…

Il n’appartient qu’à nous…

…Peut être que les cimetières seront des champs de fleurs, peut être que les mausolées seront de splendides palais. Il n’appartient qu’a nous de refuser ces réseaux, ces passe-droits. Il n’appartient qu’a nous d’élever une œuvre dans la pénombre, dans la solitude, dans la joie. De la porter à bout de bras sous un brin de soleil. Il n’appartient qu’à moi de dire que l’Art est notre viatique et la beauté sa source. Narcisse, seul, s’est jeté dans les bras du piètre ruisseau parce qu’il a vu que tout là-haut, le ciel était bleu, il n’a vu personne de l’autre bord à qui dédier son amitié. « Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car les miroirs ne vous montrent que des masques. » Peu importe l’emphase et l’exaltation.

Refuser/Imaginer

Consigner toutes les luttes, se défendre contre la sécheresse, remplir le vide désespérant de notre époque. L’enfer, c’est de ne pas souffrir, m’a t-il dit. L’autre. Tant pis si le monde est au-dessus de mes forces, dans le bloc résistant : un rêve flottant. Que le sourire soit moqueur, l’air de dire : « Peut-on vivre l’Art si l’on n’a pas vécu soi-même ? » Pourtant une larme irisée, une bouche vermeille, une modulation, un sourire, une chevelure féminine, une volupté morte permettent de croire. De croire par le contre-ciel, résister : devoir du créateur. Refuser. Il se refuse à toute action conforme aux cercles vivants de sa prison. Il laisse se développer, se joindre à l’universel mouvement son bel imaginaire. Libérant la rêverie, assumant les paradoxes, il recule encore derrière l’ombre de lui-même. Il se fait humble. Les exemples sont heureusement nombreux. Il ne partage pas, il est intolérant, par définition. Il trouve la lumière excessive et attends quelques éclipses. L’Art.

Il n’a qu’un désir : perpétuer le sacrifice de la flamme en chair. Chaos, car il sait que cela est impossible. Peines perdues. Alors il ne lui reste qu’une seule chose : avancer vers l’inachevé. Au risque de perdre traces, mémoires et vies. Les naufrages font parti de son quotidien, car le créateur n’a qu’un maigre pouvoir : la contemplation. Il attend l’exil. C’est-à-dire, le voyage de l’esprit. C’est son drame car il ne peut rien faire.

La muse ou le pouvoir

L’autre. Impuissant, regarde celui qu’il aime, s’échapper. Ne rien faire car la vie glisse entre ses mains. Les autres sont tous pareils, mais c’est lui qui n’est comme personne. Même l’ami, le vrai, tiré à l’unique exemplaire, celui espéré, attendu (et peut être trouvé) est obligé, pour sauver sa blanche peau, de l’abandonner. Il reste perpétuellement : « à côté ». Alchimie spontanée pour une approche poétique en même temps du monde et de ses formes. Parce que l’expérience contemplative enrichit la mémoire et la parole : l’image demeure vivante, inépuisable. C’est douloureux, mais laissez-le élever ces escaliers invisibles entre la terre et le ciel. Ne vous moquez pas, n’ayez pas pitié : rien de pire. Laissez-le vous parler de l’archéologie des nuages, des histoires silencieuses car Dieu est fragile. Eaux dormantes, n’ayons pas peur des ces abîmes, de ces tréfonds. Comment peut-on croire l’homme soumis aux médias, le jeune homme faible (succombant à l’autre), incapable de résister, incapable d’avouer, qui se dit partagé et qui ne fait que jouer, même avec vous ? Comment peut-on croire ces fallacieuses paroles, comment peut-on croire celui qui, avec ses yeux bleu-gris, vêtu de noir, vous dire qu’il ne vous abandonnera pas ? Comment croire celui dont les rites sont tatoués sur la peau ? Vertueuses flatterie ? Car n’ont-ils pas tous renoncés à un aspect de la personnalité, de la responsabilité même : donner un idéal.

C’est la muse, initiatrice, qui de ses blanches mains à caressé l’aile de l’ange. Heureusement. Elle existe. Oui, ils sont comme les autres : faibles. Elle vous le dit : il n’y a pas d’amour heureux, mais l’Art, le vrai, ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ?

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Il paraît que :

  • Pierre Boulez va enregistrer une intégrale des concertos de Rachmaninov avec Pierre-Laurent Aimard.
  • Gregory Sokolov a eu une crise de fou rire après (ou avant) un concert.
  • L’orchestre National de France joue aussi bien que l’orchestre de Los Angeles.
  • L’ensemble Intercontemporain va diriger la prochaine création de Pascal Zavaro.
  • La Ministre de la Culture va aller écouter la Messe en si par le Concert Spirituel dimanche prochain.
  • L’état va augmenter les commandes pour les jeunes compositeurs.
  • Les hommages furent nombreux lors des morts de Stockhausen et Julien Gracq.
  • Philippe Cassard n’aime plus Schubert.
  • Jean-Pierre Derrien ne va plus aux concerts de musique contemporaine.
  • Benjamin Allard va se mettre au piano pour enregistrer Buxtehude.
  • Dutilleux vient de finir un concerto pour trompette, composé en moins d’un mois.
  • La révélation de l’année pour les Victoires de la musique sera Plamena Mangova et non David Fray.
  • L’année prochaine la Folle Journée sera : « Berio, Ligeti, Boulez, Kurtag ».
  • Le Président de la république vient d’épouser une compositrice de talent.

Nos rêves ont la vie dure.

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Portrait 2 : V**

V** parle beaucoup. Beaucoup trop. Sa spécialité est d’envahir l’espace sonore. Au moindre petit silence, il se lance. Peu importe la pertinence du propos, V** ne supporte pas le silence et son angoisse. De la même façon que la solitude lui est intolérable. Allure de français moyen, petit, trapu et sans charme ; sa démarche est rapide et assurée. Il est un homme pressé, débordé. Il travaille plus que les autres.

V** aime les couleurs fades. D’été comme d’hiver, il garde son manteau blanc cassé (et crasseux au col), son jean beige, ses chemises aux manches usées, ses pulls bleu clair ou crème. V** veut des amis, il a la manie (fortement désagréable) de s’approcher de vous, de vous coller, pour vous parler comme si vous étiez son meilleur copain. Parfois, alors que vous faîtes tout pour l’éviter, – tournant le dos, parlant à un ami, rêvassant -, la bête arrive toujours à s’approcher de vous, à vous parler. Car V** parle, parle, parle, parle, parle… pour ne rien dire. En cours, V** ponctue toujours ses propos intolérants d’un petit rire nerveux. Gloussement sorti du tréfonds de son âme ; il lui permet de ne jamais justifier ses fins de phrases, histoire de dire : « vous avez compris, c’était une évidence ». Ce rire nerveux est plus ou moins aigu. Cela dépend de la forme physique de l’émetteur. V** est toujours du même avis que le professeur. Toujours. Il s’en fait un point d’honneur. « Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie », voilà encore une de ses phrases favorites. V** a la chance de ne pas douter. Demandez lui d’argumenter ses propos, il s’embrouille. Il n’est pas drôle, jamais une histoire vécue, jamais de dérision, jamais de situations cocasses. l’homme ne regarde pas autour de lui.

Il ne supporte pas les autres, il ne supporte pas les faibles. Si V** aperçoit un plus fragile que lui à l’horizon, sa joie est de l’écraser. Délectation, regard jouissif, langue frémissante, les dents jaunes sorties ; il se frotte les mains (petites et faussement agiles sur un piano) : son festin arrive. V** sortira la supposée supériorité de sa science. C’est intellectuellement, évidemment, qu’il veut piétiner l’autre. Il dira oui, non, oui ou non. Soit l’un, soit l’autre. Un pouvoir magique l’entraîne vers l’abîme de ce regard, comme au sein deseaux de la sirène. Il est des nuits à se créer le vide dans l’âme qui plane au dessus de ce corps infâme.

Il n’aime qu’une certaine musique, car V** est évidement un bien-pensant, musicien- compositeur de surcroît. Un accord parfait le fait frémir, une consonance l’insupporte, une ligne mélodique le désole. Sa phrase préférée est : « c’est pas possible, enfin, c’est pas possible ! », suivie du petit rire nerveux bien sûr. Engagé musicalement, il se permet de décider pour les autres s’il faut continuer une écoute, ou pas. Parfois V** prend les choses en mains et décide du déroulement d’un cours. C’est que l’homme a de la personnalité !

J’oublie de dire que la spécialité de V**, pendant l’écoute d’un morceau, est de mettre les doigts dans son nez (assez proéminent), ne se doutant pas qu’un autre le regarde par delà la brillance d’un piano. Stupéfaction du résultat. Parfois, aussi, il gratte nerveusement un de ses boutons rouges qui se trouvent nichés dans son cou. Douceur, vulve souple, que le doigt parcourt avec un certain plaisir sans jamais se lasser du mouvement circulaire. Car c’est que la chose peut être assez importante périphériquement

Sur ce dernier rebord, on le voit poser une main qui ne tremble pas.

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Promenades pianistiques

Nelson Freire au Châtelet

Tout semble rond et soyeux, souplesse du geste, douceur du son ; Nelson Freire est un chat. Agile, félin, malicieux. Pas de pensée formelle pour l’op. 110, rien de cérébrale, rien de calculé; juste la beauté d’un thème, la suavité d’un phrasé, la noblesse du sentiment. Pianiste roi, il illumine chaque pièce de son récital. Sa sonate de Chopin est enflammée par les risques d’un homme qui n’a plus ses vingt ans mais qui a gardé toute la saveur, le jus, la jeunesse. L’œil brille de malice lors des scènes d’enfants. On se souvient, le poète parle et Nelson Freire évoque ces contrées lointaines, ces lieux, ces soleils à jamais perdus mais si vivants par la démentielle mémoire. C’est le souvenir de ces belles choses qui font de Nelson Freire un grand pianiste.

Barry Douglas au Théâtre des Champs-Elysée

Barry Douglas, n’est pas un pianiste nombriliste. Il vient en France avec ses amis et son orchestre. Les concertos de Mozart qu’il dirige du clavier sont vivants et bien menés. On ne cherche pas le « beau son », ni la phrase idéale mais l’énergie du groupe. L’agogie. Le pianiste galvanise son orchestre, ses musiciens (qui sont ici des individualités) par sa rapidité, par la sûreté de ses gestes. Les départs sont précis, le dosage bien fait. Ses Mozart sont éloquents, déclamés. Si l’on n’est jamais ému, jamais triste, on ne s’ennuie pas, on suit le groupe, on passe d’une idée à une autre avec une belle complicité entre les musiciens. C’est un bonheur. Elena Rozanova rejoint Barry Douglas pour donner le concerto pour deux pianos malicieux, articulé, rythmé. Mozart est vivant, pas de doute.

La Folle Journée de Nantes

Une planète, un monde grouillant, une bulle pleine à craquer ; les uns passent, les autres attendent. Chaleur, bruit, excitation, radio, télé, presse, agents, musiciens, musicologues, public, enfants, veilles femmes ne supportant pas l’attente dans les files, maris excédés, jeunes passionnés dont les bras sont pleins de disques, rêveurs insouciants, collectionneurs de concerts, techniciens inquiets : bienvenu à la Folle Journée de Nantes ! Vibrante journée pour Schubert avec un marathon de pianistes. Philippe Cassard, d’abord, avec une Sonate D 959, jouée pour la première fois en public ; et déjà, je retrouve les tourments, la passion et l’urgence que j’ai tant aimé dans les Impromptus qui viennent de paraître au disque. Dezsö Ranki ensuite avec une Sonate D 845 rythmique, violente, percussive : passionnante. Dezso Ranki est un très grand pianiste dans la tradition hongroise avec un jeu incisif, précis et articulé. Son Schubert n’émeut pas, il cogne, frappe et fascine par sa pensée rythmique et architecturale. Anne Queffélec, enfin, avec deux grandes sonates (D 894 et D 958). La pianiste donne à la première une vison mystique par son recueillement, par la beauté du son, par l’inspiration. Plongée intemporelle, il est rare d’entendre des pianistes allant chercher les beautés sonores dans des couleurs aussi raffinées, aussi savamment dosées. Anne Queffélec se veut ici magicienne, elle suspend le temps (les premiers accords sont surprenants de densité, de dosage, d’élégance rythmique) et donne une trajectoire à cette œuvre déroutante par son unité de tempo, par son lyrisme retenu, par « ses divines longueurs ». La Sonate D 958, jouée le lendemain, est tout aussi réussie. Le premier mouvement vous arrache, vous interpelle par ses prises de risques. Le deuxième mouvement fait preuve de tendresse, de douceur (une des grandes qualités de la pianiste), le troisième est énergique et le finale (redoutable) crache le feu. Anne Queffélec, inspirée et électrique de vitalité, s’élance dans un tempo rapide pour faire crépiter ces pages fascinantes, tourbillonnantes comme jamais. Haletant, torrent de roc dévalant, lumière aveuglante et vertige immuable sous les doigts de la muse.

Piano Project au CNR

Le lundi, c’est la jeunesse et la création. Piano Project au CNR de Paris. Il s’agit d’un recueil (publié chez Universal éditions) pour les enfants comprenant des pièces commandées à divers compositeurs. Ainsi, les heureux élèves du CNR se retrouvent les vivants créateurs de Kurtag, Jarell, Eotvos, Fedele, Sciarino… Le monde de l’enfance, avec ses facéties, son insouciance et ses jeux, ne réussit pas forcement aux ainés. Cristobal Halffter est un peu gris, Ivan Fedele pas très inspiré et Jarell indifférent. Heureusement, Kurtag est sensible et poétique comme toujours (avec le tout jeune Charles Heisser au piano, par exemple), Luis de Pablo est drôle et vivant (avec le jeu déjà assuré, solide, concentré et prometteur de Thibault Lebrun), Georges Aperghis est ludique et coloré sous les jeunes doigts de Pauline Brunschwig. Pierre Boulez, lui – comme à son habitude, un rien hautain -, ne joue pas le jeu et donne une page à l’égal de Sur Incises ou des Notations avec la même signature rythmique et temporelle. Une page pour les professionnels. A douter qu’il fût enfant un jour ! Heureusement, le jeu engagé, structuré et intelligent de Gaspard Dehaene restitue parfaitement les résonances, l’énergie, et les impacts bouléziens.

Nos pianistes se portent bien, et la relève arrive (et attend).

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Promenades III, festival Présences à Toulouse (17 au 19 janvier)

 

 

 

Toulouse a ses places cerclées de rose, ses briques aux couleurs dégradées, à la matière effritée, ses étudiants dans les rues sinueuses, son soleil parfois capricieux et ses salles de concerts. Les journées fuient et glissent sur les bords de la Garonne et la Halle aux grains, au centre d’une place proche de l’hôtel ou je séjourne, a une belle acoustique ; l’orchestre y sonne bien, le son circule, et le public Toulousain (fait rare ces temps-ci), est silencieux, attentif aux créations du festival Présences dont le compositeur en résidence est Karol Beffa. Mais la véritable star de la ville est un musicien jeune, beau, brillant, charismatique et sympathique : Tugan Sokhiev. Il galvanise son public et son orchestre, on ne parle que de lui dans la ville rose. La Cinquième Symphonie de Prokofiev, sous ses gestes précis et énergiques, parait presque courte (40 minutes) et dévoile l’orchestre du Capitole en pleine forme.

 

La création, folle aventure vers l’inconnu, nous réserve toujours quelques surprises. Mais l’avantage, avec un compositeur en résidence, est de pouvoir se familiariser avec son univers musical. La tâche est ardue avec les œuvres de Karol Beffa. Le Concerto pour violon d’abord, bien défendu par Renaud Capuçon, sorte de longue et sombre élégie romantique dont le lyrisme est envahissant et les lignes mélodiques torturées. Le langage utilisé est assez sommaire (une tonalité élargie), et l’orchestration pas très colorée. Mais, j’espère qu’il s’agit ici d’une des œuvres les plus sincères du compositeur car la pièce Destroy ne tient pas ses promesses (et se fait moins énergique et rythmique que Connesson ou Zavaro, c’est dire !), pourtant, le compositeur parle d’une musique : « dans la mouvance de Clocks : excitation, nervosité, halètement, accords déjantés, déhanchement des lignes, tous caractères qui rendent, me semble-t-il, naturelles les allusions qu’on trouve au funk, à la techno, parfois au blues, au ragtime et à la country ». Et j’y entends, une musique enfermée dans ses carrures (dont l’audace rythmique est inexistante), dans son langage (dont les accords n’ont rien de « déjantés »), même les interprètes ne semblent pas croire à l’énergie de la pièce. Rien ne s’envole, rien ne surprend, rien ne danse, rien ne bouge. Enfin, le Slave Regina, avec les enfants de la maîtrise, est une douce pièce dans le souvenir de Fauré, rien de plus. Karol Beffa est doué (sa biographie le dit : au moins premier partout !), et pourtant sa musique reste scolaire. Il manque un peu de souffle, un peu d’air et d’audace pour ce bon élève.

 

Au même âge, Kristof Maratka, qui n’avait le droit qu’a 6 minutes de musique pour ce festival, est un compositeur autrement plus inventif. Il propose, il cherche, il ose, il jouit, il rit. Chant G’Hai pour orchestre et joueur de suona (instrument traditionnel chinois) est une œuvre audacieuse, foisonnante d’idée. Kristof Maratka part de la vie, du musicien, de son caractère ; et le résultat est coloré, drôle, surprenant, vivant, sympathique. Ce qui fascine (là ou Guillaume Connesson et Pascal Zavarro ont échoué avec les mêmes règles), c’est la belle fusion que Maratka fait entre la Chine et la France, entre une musique populaire et savante. Rien de kitch, rien de vulgaire ; en six minutes, on perd ses repères, on écoute, on voyage. L’orchestration du compositeur est vivante, alerte.

 

Beffa, furieusement doué, ne prend pas de risque et donne une musique trop sage, trop grise. Maratka, impertinent et facétieux, navigue vers l’aventure (aux risques de naufrages) ; mais sa musique est chatoyante de lumière.         

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