Festival de Montpellier (I)
Montpellier : j’y suis, avec ses journées de canicules, ses vacanciers bronzés aux tatouages exhibés, sa place de la comédie en plein soleil avec son opéra où est affiché le portrait des otages retenus en Afghanistan.
La ville : ses ruelles tortueuses, toujours lumineuses, ses maisons à la pierre effritée aux couleurs dorées, les fenêtres — de plain-pied, aux volets gris bleus —, les fontaines rencontrées au détour des places à la fraîcheur gardée.
Le festival : allée de platanes qui mène au Corum, immense bâtiment froid comme le marbre, mais lieu principal du festival de Radio France. Si tout semble se dévoiler sous le soleil, il y a, aussi et heureusement, des choses plus secrètes qu’il faut découvrir. Des moments musicaux avec des œuvres, rarement données en public.

Un Requiem de Max Reger, où la mort est sublimée par la poésie de Friedrich Hebbel, « Âme, ne les oublie pas. Âme, n’oublie pas les morts » et l’œuvre, long lamento pour voix d’alto (sublime Qiu Lin Zhang), chœur et orchestre, glisse de la nostalgie vers la mélancolie. Couleurs automnales, souvenir de Brahms, élégance de la douleur avec une élégie dédiée, en 1915, à « tous les disparus allemands ».
Tout n’est pas, ici, dans le mystère, la demi-teinte ou le raffinement.
Les notables et leurs femmes aux peaux tirées, aux lèvres siliconées, aux bronzages exagérés sont venus en masse applaudir la « performance » de Fazil Say. Bach massacré, Tableaux d’une exposition aux couleurs surlignées, aux traits défigurés ; le pianiste n’a pas ouvert la grande porte de Kiev, mais en barbare, il l’a défoncée à grand coup de hache. Les quelques improvisations d’une seconde partie, parfois drôles ou inventives, n’ont pas sauvé le naufrage. Fazil Say peine dans les contrastes, dans les lumières et même dans les traits techniques masqués par un abus de la pédale pour estomper les défaillances techniques.
La rédemption aura lieu quelques jours plus tard avec Andrei Korobeinikov, poète dans un troisième concerto de Rachmaninov. Il y révèle une belle écoute, des contre-chants bienvenus, une cadence resserrée dans le premier mouvement par des doigts vigoureux, des accords pleins, des couleurs chatoyantes. Korobeinikov bouscule l’orchestre, impose le silence au public, chante la vigueur et scande son autorité sous le soleil de Montpellier. Il est déjà maître.

