Vagabondage
Londres, soleil sur la Tamise, feuilles dorées dans Green Park. Du côté de St James Place, au siège de la banque HSBC, une trentaine de journalistes pour le lancement du Gstaadt Festival Orchestra. Éclipsé après la conférence de presse, pour une escapade d’abord en bus, vers Nothing Hill, puis promenade dans le parc central. De ces architectures alignées, façades collées, jeunesse débridée ou vieille homme au costume guindé, pavot à la boutonnière, Londres amuse, divertit le temps d’un week-end. Si j’ai peut-être croisé Mrs Dalloway, j’ai erré le lendemain vers Soho, Covent Garden ou au Modern Musée pour admirer Francis Bacon assis en face de Picasso. Clarissa a dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs.
Triste Salomé à Paris, sans voix, sans présence, avec un orchestre trop fort pour une musique toujours aussi passionnante.
Genève, face à l’immensité du Lac, calme étendue sous la douceur de l’automne, j’ai promené ma carcasse le long du Rhône, sous des platanes échevelés. Dans la chambre d’un bel hôtel, aux matins difficiles, il y a eu les épreuves du concours de chant et l’Etoile de Chabrier donnée au Grand Théâtre avec la joie de Savary. Si l’orchestre traîne et que parfois les chanteurs peinent, le metteur en scène s’est amusé avec le texte et l’espace. Des quelques libertés dans les dialogues (pour se moquer du genevois avec : « il n’y a pas le feu au lac », les montres suisses sur la scène ou une allusion à Polansky), Savary jubile d’idées et d’audaces : les couleurs sont belles, tout bouge sans cesse, l’œuvre est replacée dans son contexte avec une folle intelligence, et la mise en scène travaillée, ciselée, efficace. Les décors et personnages sont issus de Fernand Léger, Picasso ou Matisse. Si le tout peut agacer, le plateau fait surtout rire, ose, surprend et tente : c’est la moindre des choses pour un opéra comique dont le personnage principal, le roi Ouf premier, apparaît comme un gros bébé immature et capricieux par le talent de Jean Paul Fouchécourt.
Le lendemain, sous le ciel blanc et cotonneux du pays helvétique, j’arrive dans le hall, surréaliste, du Mandarin Oriental, hôtel 5 étoiles, pour rencontrer Edda Moser. La dame arrive, me reçoit dans un salon, face au fleuve, et me parle pendant une heure, avec sa délicieuse voix gutturale et une belle simplicité, de Karl Richter, Sawallisch — qui fera d’elle la plus grande reine de la nuit — et Karajan. Par sa tenue parfaite, son regard profond et son sourire mesuré elle a la froideur allemande, mais encore l’intelligence de la culture, l’écoute attentive et bienveillante.
Si beau moment.
Épuisé ; c’est l’œuvre de Giacometti, portée à son épuisement, qui peut redonner la force. Au musée Rath, place Neuve à Genève, face à un jardin public, la rétrospective impressionne tant l’univers du créateur est dense d’immatérialité. Ces hommes squelettiques sont toujours en mouvement, ces têtes minuscules s’envahissent d’idées, ces dessins ont l’obsession des chefs-d’œuvre. Diego pose, le minuscule atelier s’ouvre par une simple porte, le visage d’Alberto se ferme devant l’objectif.
Soirée de gala, au Mandarin Oriental, tenue de soirée exigée : « d’une main assurée, j’ai choisi la cravate en soie, légèrement brillante sous le néon de la salle de bain de l’hôtel. Sur le rebord du lavabo, une série de flacons alignés avec les soins de la femme de chambre. Il fallait d’abord sécher les cheveux, ajuster la chemise au niveau des épaules, resserrer le gilet avec le fermoir situé dans le bas du dos. Mains expertes, touché délicat, le nœud de cravate fut réussi du premier geste, avec le doux froissement de la soie lorsque les bandes de tissu glissent entre les mains. J’ai ensuite utilisé les gants à chaussures placés dans l’armoire en bois, gracieusement offerts par l’hôtel. Le noir du cuir a brillé, et la veste passée, cintrée, j’ai quitté la chambre pour rejoindre la salle de réception.
À l’accueil, Sylvie Valleix, d’une simple robe noire vêtue, attendait chaque invité avec son regard de miel et son sourire. Chacun est entré dans le grand salon. Y paradaient les châles aux couleurs éclatantes de la richesse, dans un ballet de civilités et baisemains. Ici brillait du Dior, là une montre Breguet, plus loin un décolleté osé. Et chacun, d’un rire extravagant ou retenu, marquait sa présence au rythme des coupes de champagne entrechoquées, pour fêter l’événement. Puis, la princesse de Savoie est entrée, après les autres, majestueuse dans un tailleur noir brillant, une étole rouge-carmin, négligemment posée sur l’épaule gauche. Madame Toriani lui souhaite la bienvenue dans son hôtel. Les voix sont belles, les sourires étudiés. Un photographe immortalise la soirée, chacun a le droit au braquage de l’objectif. J’ai juste le temps d’ajuster le nœud de la cravate, poser la coupe sur une table, passer la main dans les cheveux et retenir le sourire pour avoir l’air grave ou sérieux.
L’annonce du dîner fut proclamée, les tables disposées, dressées magnifiquement dans un autre salon du grand hôtel. Rangées de couverts en argent placés autour des assiettes, verres brillants de transparence, fleurs de lys et pétales de roses au centre des tablées. Chacun cherche son nom, sa place, avec un brin d’excitation… on repère vite les déçus, les ravis : « ah, ma chérie, nous sommes à côté, comme c’est merveilleux. ». Ma table se nomme Covent Garden, elle est au centre de la salle entre Opéra Bastille et Scala. À ma droite, la princesse de Savoie, à ma gauche Hugues Gall (sans doute déçu de se trouver à côté d’un inconnu), en face madame Toriani et son sourire qui a sans doute fait quelques ravages il y a une vingtaine d’années. Mets raffinés, vins savoureux, mini-concert d’une ancienne lauréate (sans aucun intérêt)… J’écoute Hugues Gall évoquer le passé, sa vision de l’opéra, ses histoires. Après le dessert, les silhouettes se lèvent, les propos sont plus confus, les drapés plus chauds, les rideaux rouges vibrants aux murs créant un saisissant contraste avec le froid sur le bord du lac dans la pénombre. Vapeurs d’alcool, brumes de fin de soirée, regards flous, mains frôlant les dossiers de chaises en velours, douceur de la moquette saumon… »
Et si tout ceci était faux.
Paris, Prix Wepler, passage éclair de Delanoë, joie géniale de Marie-Rose, Anne Garreta aux platines, foule de l’édition. Avec B**, observations et rires. Fasciné par Garreta, j’achète le lendemain Sphinx, son premier roman écrit à 21 ans, sous la grâce de la jeunesse. Lu en deux heures, dans l’admiration.
De ces soirs, il y a en ce moment l’album d’Atlas Sound, Logos, fait d’une nostalgie retravaillée, presque sordide avec ses bouts de style disposés, juxtaposés avec une nonchalance éthérée. C’est la brume.
11 novembre 2009

