Errances
Le choix de l’automne pour finir, saison du passage. Vers l’au-delà, parfois. Les ardeurs de l’été ont pris fin. Une douceur est là, présente dans l’air, les lumières, les ciels qui pâlissent. En ce mois se profile la menace du déclin, et c’est peut être cette menace qui donne tant de prix à la splendeur de ces journées où la vie jette ses derniers feux. Saison des fruits, des récoltes, de la surabondance. Maturité.
Errances à Lyon, j’y retrouve J** et vais écouter la création du concerto pour violon de Thierry Escaich (8 octobre) par David Grimal. Orchestre dense, violon sur les cimes, geste princier d’une musique d’un seul tenant, implacablement vers sa fin. J** me parle ensuite de l’apologétique chez Kierkegaard, son sujet de mémoire qu’il me donne à lire. En direction de la presqu’île, nous concluons, presque exaltés : « la souffrance est la supériorité de l’homme sur Dieu. Il a fallu l’incarnation pour que cette supériorité ne fût pas scandaleuse. ». Le lendemain matin, sur le chemin du retour, vers la gare, en tête : « je voudrai m’éteindre ici, ou pas loin de l’Italie, avec ceux que je chérie. Chérie que j’aime. Et puis, regarder pousser le lierre, la guitare en bandoulière. Même si je ne suis pas hippies, hippies chic mais quand même. Je serai dilettante et mort de rire en sentant la mort venir. Du moins j’espère, j’espère. Je serai dilettante à temps partiel jusqu’à l’autre bout du ciel. Du moins j’espère, j’espère… revoir… Lyon, presqu’île. » (Biolay)
Enfermé dehors, les clés sur la porte. Un carnet de chèques oublié sur une table, un rendez-vous manqué, un retard magistral.
Avant le froid.
C**
Devant la salle Gaveau (16 octobre), Muza Rubackyté arrive peut avant son concert. Le pas pressé, presque nerveux. Dans quelques instants, elle sera sur la scène et jouera : Mozart (Fantaisie et Sonate), Beethoven (Sonate, Fantaisie), Chopin (Fantaisie et Sonate funèbre), Scriabine (Sonate n° 5) et Liszt (Dante fantaisie). Rien que ça. Ses classiques sont libres. Mozart ornementé, peut être trop. Muza ne cherche pas l’équilibre, si périlleux, des classiques. Elle contraste, romantise ou estompe un finale de sonate. Elle y met sa fantaisie. Puis arrive les romantiques justement : les vrais. Et là, il faut avouer ce que l’on a entendu : un souffle puissant, emporté dans l’Opus 49 de Chopin, une marche funèbre glacée et glaciale avec un finale halluciné par le spectre des autres mouvements. On a aussi entendu l’inspiration d’une cinquième sonate de Scriabine, d’un seul geste avec l’ampleur d’une sonorité ondoyée de souplesse, de noblesse. Hiératique. Enfin, sans en revenir, ce fut la Dante Fantaisie. Tenue, électrique. Diabolique. En ce soir d’octobre, Muza a embrassé Satan. Elle a signé avec le diable, Mephisto était à ses pieds. On a rarement entendu un tel récital, on n’en est toujours pas revenu : Muza est une grande pianiste car elle nous mène dans ses contrées, vallées de tempêtes, vents de naufrages sauvés. C’est une artiste inspirée, loin de toutes tentations, des modes, des trucs : elle joue sans tricher. Elle soulève par sa conviction. Cela fait du bien. Oui, Muza Rubackyté est une grande musicienne.
Errance, prendre la clé des champs.
Lectures : L’homme sans postérité d’Adalbert Stifter, inquiétante simplicité d’un voyage, aller-retour, en plein milieu d’un lac. Lenz de Büchner, inquiétante folie d’un jeune homme sans retour possible. Lu trois fois, dans trois traductions différentes.
Faust et Falstaff sont heureux chez E.**

