Foison de jeunes talents à La Roque d’Anthéron

florans-originale.jpgEn Provence, les nuages regardent les montagnes striées par les vignes, structurées par les cyprès. Le soleil gagnant, les cigales s’accrochent aux platanes, les petits villages se succèdent aux pieds des collines, charmeurs par leurs églises, les maisons aux tuiles penchées, la lavande par buissons au bord des jardins et des fenêtres, en bleus éclatants. Calvaire dressé sur les hauteurs de Vaugines et chats affalés entre lumière et ombres. Il faut s’arrêter dans le parc du château de Florans où chaque soir les pianistes défilent sur la scène reposant sur un bassin surplombé de sa conque. Virtuosité, austérité, concentration : chacun apporte sa vision de telle sonate de Chopin, tels préludes de Rachmaninov ou autres jalons du répertoire.

Horde de pianistes venus de Russie, de France ou des contrées asiatiques ; on retiendra, selon les concerts entendus, le récital de David Fray, la performance de David Kadouch, la pureté de Nicolai Luganski, la poésie de Idoo Bar Shai, ou l’exploit de Yuja Wang.

david-fray-originale.jpgAvec son physique soigné, chaise et posture à la Glenn Gould, cheveux dans le visage, veste cintrée, David Fray monte sur scène pour donner quelques Schubert tourmentés et une Partita architecturée. De l’Allegretto D.915 joué avec une quasi naïveté, le pianiste enchaîne avec le Deuxième Klavierstücke D.946 pour donner un Schubert en fin de vie, bouleversé par ses longueurs, ses pleines harmonies, ses déserts mélodiques. On acquiesce à ceux qui y trouvent un maniérisme outrancié, un manque de naturel. On peut dire aussi qu’il est sans doute plus simple d’imiter Gould dans Bach que Richter dans Schubert. Pourtant, ici, on y voit le miroir d’un jeune homme qui aime et connaît son Schubert, qui va jusqu’au tréfonds de lui-même avec sincérité, de son jeu fin, assuré, racé. Un artiste équilibriste qui prend ses risques, joue des vertiges qu’offrent de telles œuvres. On ne parlera pas de la Partita de Bach car on a déjà écrit tout le bien que l’on en pensait, toute l’intelligence qui s’en dégage : David Fray est aussi un artiste cérébral qui mène à bien la pensée polyphonique.

kadouch-refaite.jpgDe la même génération, le jeu de David Kadouch est bien différent : son aisance technique le rend confiant. De ses mains musclées, il arrache la Fantaisie op. 77 de Beethoven et interroge une œuvre assez abstraite et visionnaire. Avec la même énergie, il empoigne la Sonate en fa mineur de Schumann, sans malgré tout en révéler toute la complexité. Tout aussi remarquable d’assurance, la Huitième Sonate de Prokofiev ne peut résister au jeune pianiste. Démarche assurée, mouillée par la chaleur de 18 heures, David Kadouch ne fait qu’une seule chose : convaincre. Et c’est beaucoup.

23814-iddo-bar-shai.jpgToujours aussi parfait d’élégance, Nikolai Luganski a charmé par sa concentration, sa retenue. Beaucoup moins convaincante, Shani Di Luca semble peu à son aise dans l’univers de Mozart tout comme Hélène Couvert qui donne des Haydn sans conviction. Rien à voir avec Iddo Bar Shai [ci-contre], poète du classicisme, qui charme avec deux Sonates et les Variations en fa mineur. Le jeune homme propose une lecture visionnaire de ces pièces, prend des risques dans chaque mouvement rapide et n’hésite pas à chanter la beauté des lignes mélodiques dans les mouvements lents. Il fait de Haydn le chantre de l’équilibre : l’humour et la rupture dans les mouvements rapides ; le pré-romantisme, l’intimité dans les mouvements lents. Le pianiste, avec un touché d’une grande finesse qui ne se refuse aucun murmure, charme le public de la Roque par sa simplicité, son naturel déconcertant. L’avenir l’attend sans doute et l’on doit à René Martin la découverte d’un tel talent.

yuja-wang040809_07.jpgL’autre révélation de ces soirées est Yuja Wang : prodigieuse, électrique, impressionnante de maîtrise et surtout musicienne. Phénomène asiatique de 22 ans, enfant prodige à la technique parfaite comme on en connaît des dizaines en France, allez-vous dire ? Non. Pas une de plus. Elle. Raffinée dans les Sonates de Scarlatti, inventive dans les Variations de Brahms, survoltée dans la Sonate de Chopin ou hallucinante dans Petrouchka. Démarche élégante sur scène, maîtrise hors du commun du clavier, palette sonore contrastée et variée : il est difficile de dire tout le bien que l’on pense d’un tel concert car il y a justement chez Yuja Wang quelque chose qui dépasse l’entendement, la raison, l’habitude. Un grain de folie ou une étincelle de génie, il faut suivre cette jeune femme.

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Montpellier électronique

dionysos3.jpgL’endroit était sans doute bien choisi — place Dionysos, dieux de la fête et du vin — pour rassembler une certaine jeunesse à Montpellier. C’est en début de soirée qu’un attroupement peu diversifié se forme. Jeunes gens, quelques chiens égarés, vigiles baraqués, passants étonnés, enfants affolés. Deux types d’individus émergent lors de ce genre de soirée. Il y a d’abord le jeune et branché — à la mode de Montpellier : débardeur laissant apparaître le tatouage, short taille basse découvrant le sous-vêtement, bronzage parfait, cigarettes et tongs Diesel ; il lève le bras vers le ciel et se dandine de façon minimaliste, en rythme — chose facile — avec la musique. Il y a ensuite celui qui, coiffé de rastas, tient sa bière dans sa main droite, le joint dans la gauche ; celui-là est moins motivé pour bouger, mais il reste près des enceintes pour s’abrutir ou oublier. Seul Dionysos, de marbre au centre de la place, érigé sur son socle, garde sa flûte de Pan, sans être troublé par la musique.

reggae-dionysos-5.jpgBoîte de nuit en plein air, « rave partie » en miniature, il y a eu la musique de DJ Spinna (New-York) qui, en ce 28 juillet 2009, mixe et remixe des standards américains de l’âge d’or. Musique aussi de Tim Sweeney (Dj de New-York), jeune homme plus audacieux que le précédent, avec sa musique plus nette, aux rythmes primaires et martelés, moins orientée vers les tubes passés et cherchant sa possible originalité. Mais les deux demeurent académiques par leur pauvreté rythmique (uniquement du binaire), formelle et dynamique. C’est que le but se veut sans doute utilitaire : il faut que cela soit fort, que les basses soient démentes, que le tout soit follement électronique, et prévisible.

Plus raffinée, l’Ina GRM a aussi son lieu et ses heures au festival de Montpellier. Chaque jour de la semaine, à 18h, quelques passionnés ou curieux viennent dans la salle Pasteur écouter une trentaine d’enceintes, de haut-parleurs ou diffuseurs interprètes de la musique : parfois mixte ou seulement électronique. Peu médiatisés ou peu connus, les compositeurs défilent aux machines pour présenter leurs pièces. Le concert dure moins d’une heure et présente des esthétiques différentes, des générations écartées. On retiendra Denis Smalley avec Pentes pour sons fixés, déjà daté de 1974 (sans aucune ride) qui décrit l’immensité d’un paysage se refermant par un émouvant chant traditionnel donné à la cornemuse. Mathias Delplanque, lui, donne une série de pièces appelées à se développer exclusivement en concert et construites en temps réel et de façon improvisée. « Terrain 1 », pièce pour Live electronic en fut l’exemple en ce début de soirée. On se souviendra aussi de Mimetic et Phil Von, deux hommes aux crânes rasés, vêtus de noirs, tuniques dignes de samouraï, qui pendant 20 minutes tissent des liens entre la machine et l’humain, entre les musiques techno et savantes, entre le corps et l’immatériel des sons : le tout sous l’étiquette déjà désuète de « performance ». Enfin, le dernier jour, tel un clin d’œil au passé, on joue une pièce du maître – Pierre Schaffer – qui se souvient lui même d’un autre maître (JS Bach). Le GRM a aussi  donné, en création,  « le travail du rêve » de Francis Dhomont : œuvre mégalomane qui regarde chez Kafka et sonde les tréfonds de la conscience, les associations, déformations, déplacements ou condensations, le tout sous la remarque de Kafka : «  le talent que j’ai pour décrire ma vie intérieure, vie qui s’apparente au rêve, a fait tomber tout le reste dans l’accessoire ».montpellier-reduite.jpg

Après chaque concert, il fallait quitter ces univers incertains, irréels ou futuristes, pour retrouver l’écrasant soleil de Montpellier.

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