Echos du Festival de Montpellier
Boris Berezowsky est un pianiste que je suis depuis une dizaine d’années environ, puisque, comme beaucoup de Français, je l’ai découvert avec La Folle Journée de Nantes où il faisait ses premiers concerts dans notre pays. S’il faut aimer ce pianiste, les bonnes raisons ne manquent pas. D’abord parce qu’il possède des moyens techniques hors du commun ; on a pu le voir — c’était à l’auditorium du Louvre en début de carrière —, enchaîner le même soir les Variations Goldberg en première partie et les Diabelli en seconde. Il a aussi donné l’intégrale des Études d’exécution transcendante de Liszt ici à Montpellier, il y a quelques années. On peut jurer que le public s’en souvient encore. Boris est donc un pianiste qui s’impose par son répertoire mais aussi par son sens du risque. Avec lui, et c’est en fait assez rare chez les musiciens, on ne sait jamais ce qu’il va se passer. Il a un instinct musical remarquable pour captiver dès les premières notes son auditoire, afin de ne plus le lâcher du concert. Autoritaire, il impose sa carrure royale et ses idées musicales singulières. Parfois pour le meilleur et même parfois pour le pire (à cause de certains excès) mais il ne laisse jamais indifférent. S’il fallait le comparer, trouver une image, ce serait celle d’un sportif, un joueur de tennis : Marat Safin. Comme lui : colossal, inventif et imprévisible. Il a d’ailleurs été colossal hier et avant hier, ici à Montpellier, dans les deux concertos pour piano de Tchaïkovski, bousculant l’orchestre avec des coups de sang, bousculant aussi l’instrument lors de cadences furieuses, emportées et surtout maîtrisées, comme si le piano ne suffisait pas à l’athlète. La sonorité était large, les risques certains et l’on ne se lasse pas d’entendre ce romantisme exacerbé surtout avec un pianiste qui a réussi a galvaniser aussi bien son public que les musiciens de l’orchestre qui l’accompagnait. Un orchestre, celui d’Ile de France, bien maladroit, bien médiocre.
De Montpellier, son soleil incessant, ses terrasses ombragées, ses rues et maisons lumineuses, j’ai arpenté la ville. Touristes trop nombreux, belle jeunesse en vacances entre rêve de plage et insouciance sur les trottoirs des cafés.
Le festival de Montpellier joue la carte de la jeunesse et de la modernité en programmant solistes et créateurs dont ce sont les premiers concerts. Les jeunes créateurs ont donc ici la trop difficile tâche de côtoyer Beethoven, Chopin ou Brahms. Et l’on connaît ce fardeau, on y sent et ressent l’angoisse : le poids, oh combien douloureux, de notre culture envahissante.
Le premier compositeur entendu, Marco Antonio Perez Ramirez (né en 1964) a décliné cette angoisse pendant douze minutes avec une belle pièce pour orchestre qui tournait autour d’une seule note. Irisation orchestrale, bien faite, à partir d’un point fixe affolé à l’idée de donner un thème mélodique. Le deuxième, Arnaud Devignes (né en 1976), joué au piano par Nima Sarkéchik [ci-contre], décide, lui, de ne pas nier son passé et donne une pièce, à mon sens, sans grand intérêt, qui se souvient de D’Indy (il s’agissait ici d’une Suite Cévenole) ou Debussy et livre ainsi une succession d’idées assez pauvres pianistiquement et peu développées. Le troisième, Vito Palumbo (né en 1972), a joué le jeu de l’exploration du piano avec une Fantaisie jouée par Ivan Donchev, dans le souvenir de Scriabine, mais avec un langage personnel et des idées pianistiques, certes traditionnelles mais bien menées, et le tout dans un univers poétique et éthéré. Jeunesse brillante à Montpellier : les pianistes y sont talentueux.
Nima Sarkétchik qui, comme en leur temps Hélène Grimaud ou Marie-Josèphe Jude, n’hésite pas à se lancer dans la monstrueuse et gigantesque Troisième sonate de Brahms. Il a la fougue, l’entrain et la sympathie.
Mais mon coup de cœur va à un jeune homme qui monta sur la scène de la salle Pasteur vêtu d’une veste blanche aussi brillante que ses chaussures vernies, pour donner un programme tout en retenue, en intelligence et poésie ; Ivan Donchev — c’est de lui qu’il s’agit — a eu la sensibilité de commencer par une Sonate dépouillée de Haydn pour enchaîner avec quelques Mazurkas de Chopin, tout aussi sobres et métaphysiques, et de finir avec la grandiose Fantaisie, op 28 de Scriabine. Raffiné et concentré, Ivan Donchev — à la palette sonore subtile —, s’est également fait remarquer par son bis : une leçon de poésie que ses Oiseaux Tristes de Ravel. Dans la salle, il y avait un vieux Monsieur de 83 ans, très important pour Ivan, un monsieur qui semblait heureux de ce qu’il avait entendu : c’était Aldo Ciccolini. Le roi de Montpellier a ici un prince d’élection en ce jeune pianiste qu’il va maintenant falloir suivre. Hier, échappée à Saint-Guilhem-le-Désert. Abbaye perdue entre montagnes, roches, terres arides, soleil violent, rivières bleues et baigneurs heureux.

