Salomé et la malédiction du désir

copie-de-salome_geneve2009_0392_photo_kurth.jpgLe soleil, ami du printemps, s’impose déjà sur le lac. Montagnes toujours blanches et lieux de villégiatures encore endormis, Genève garde son calme. Un public, pas plus mondain, pas plus vieux qu’ailleurs, remplit le Grand Théâtre pour l’ultime représentation de Salomé. L’œuvre ne peut laisser personne indifférent. Même les nerfs reposés par les vertus helvétiques, par les longues promenades sur les bords du lac ou par la contemplation des voiliers sur l’étendue, on ressort éprouvé et troublé par la représentation. On sait que l’on est au théâtre, on a déjà vu des mises en scène modernes ; et pourtant, ce soir-là, Salomé m’a envenimé. Sa danse, son chant, sa mort. La garce a eu raison de ma sensibilité, de mon flegme, de mes lassitudes, des silences de G** ou des paroles de F**, à mes côtés. Je savais qu’il y avait du souffre dans l’orchestration de Strauss, je savais aussi que l’on pouvait se vautrer dans ce lyrisme ostentatoire. Je l’ai fait. De la même manière, je connaissais l’histoire de cette femme galvanisée de désir et magnifiée par la douleur d’Oscar Wilde. Mais, je fus happé.

Par l’héroïne d’abord, car Salomé est un rôle : unique et gigantesque. Sont-elles nombreuses ces chanteuses qui vocalement et scéniquement possèdent les talents nécessaires pour le rôle ? Je ne sais pas, mais Nicola Beller Carbone subjugue. La femme est belle, le « physique de l’emploi », dit-on, avec un corps d’une souplesse parfaite pour la danse des sept voiles, redoutable pour salome1_geneve2009.jpgséduire n’importe quel homme. Aussi à l’aise scéniquement que vocalement, la soprano, de bout en bout, impose son charisme. Qu’elle danse, rit, chante ou crie : elle charme avec un don incroyable ; et ceci jusque dans le salut finale ou elle se couche au sol, avec grâce, écrasée par les applaudissements de la sale. Ultime mise en scène, calculée, provocatrice mais…ô combien séduisante ! Vénéneuse, diabolique et désirable, Nicola Beller Carbonne a donné une Salomé sulfureuse dans ce décor macabre et sombre. La voix était belle, l’intonation juste, le timbre profond et puissant. Et, ne l’oublions pas, il s’agissait de la dernière représentation, avec la fatigue accumulée.

Ce soir-là, à peine éveillé par un tel cauchemar d’une musique envoûtante et encore dans les brumes d’une telle sensualité, il était difficile de ne pas laisser libre cours aux rêveries d’un début de siècle. Difficile de ne pas dire que l’on aime ces Huysmans, Wilde ou Moreau. Difficile aussi de ne pas se souvenir de Vienne décadente vécue par Strauss. Romain Rolland disait à propos de l’opéra : « votre œuvre est un météore, dont la puissance et l’éclat s’imposent à tous, même à ceux qui ne l’aiment pas. »

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