En attendant Agora

copie-de-ircam-originale.jpgUn midi, à l’Ircam, rencontre avec trois compositeurs : Lévinas, Vigani et Schoeller.

Chacun nous reçoit dans son studio, en ébullition, en plein travail avec informaticiens ou mathématiciens.

Lévinas est entouré de ses pianos et prépare la création d’Evanoui.  

Vigani, méticuleux, questionne la vérité en compagnie des textes de Saint-Augustin.

Philippe Schoeller, lui, est en train de composer une pièce pour le système WFS (Wave Field Synthesis – Synthèse de front d’ondes), un système révolutionnaire de diffusion holophonique du son qui permet à chaque spectateur d’entendre un concert de manière identique, quel que soit l’endroit il se trouve dans la salle.

Mais procede-286-sur-202.JPGloin, lors de sa présentation, de détails techniques, le compositeur fait exulter son monde poétique en quelques minutes seulement et nous raconte qu’il travaille actuellement à une pièce d’une demi-heure pour quatuor à cordes, voix et traitement informatique.

Si ce nouveau système propose sans doute un horizon infini, ce n’est pas la prouesse technique qui retient Schoeller.

L’œuvre, en chantier, sera d’après des poèmes d’Hölderlin ; ceux de fin de vie, ceux de la folie. L’idée est, semble t-il, de recréer le rayonnement acoustique d’un instrument pour un déferlement de folie. Schoeller se souvient  des hardiesses du Troisième Quatuor de Carter, ne cite pas Foucault pour la folie (sa génération en fait souvent un jalon), mais s’excuse de prendre un tel poète, Hölderlin : « Ce n’est pas pour faire des références littéraires ; c’est juste parce que c’est bouleversant », confie le compositeur. Bouleversant que ce poète finissant sa vie en haut d’une tour qui domine le Neckar, après avoir été pendant plusieurs mois interné en clinique. Il laissera des fragments déchus de son imaginaire, des abîmes de son mental. « l‘Esprit, et la demeure en vérité fut ébranlée, et les orages de Dieu grondèrent, tonnant au loin, créant des hommes, comme au temps où les dents du dragon, d’un destin prestigieux,… » (Patmos). Fragments sans suite, sans conclusion, abandonnés aux néants de la création.

copie-de-philippe-schoeller-originale.jpgPhilippe Schoeller promet un mini-opéra, un « acte de résistance à faire des choses qui creusent l’intime », selon ses mots. J’avais parlé, ici même, de son concerto pour violoncelle, de la pièce pour piano écrite pour Alexandre Tharaud.

C’est un compositeur dont l’univers n’a rien d’austère, rien de consensuel. C’est un univers qui suggère, qui n’impose rien.

On attendra donc la création au festival d’Agora, le 19 juin prochain, car Philippe Schoeller sait et dit que « l’œuvre appartient à celui qui l’écoute ».

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Pelléas et Mélisande à Vienne

C’est d’abord une ville de brume. Lorsqu’on y arrive, alors que la nuit tombe, on devine difficilement la hauteur des architectures.

Vienne, froide et noble. La nuit, ce ne sont pas des lampadaires mais des néons suspendus à des fils le long de la rue qui donnent ce si peu de lumière. Presque sordide ; les passants semblent fuir cette obscurité pour se réfugier dans les cafés nombreux et chaleureux. Les cafés, sans musique (quel bonheur), douillets, et dont les serveurs rivalisent d’obséquiosité.

copie-de-4168901_l-grande.jpgtheater-an-den-wien-interieur.JPG

B** et moi sommes arrivés un samedi soir. Après les trains qui traversent les banlieues, longent le cimetière où Schubert se repose, nous avons gagné l’hôtel. Puis le théâtre, ravissant petit théâtre, pour écouter Pelléas et Mélisande.

C’est B**, astucieuse, qui avait retenu l’événement.

pelleas-a-vienne-la-nette.JPGEt quel événement ! Avec ses quelques arbres dénudés, son épave renversée et un château dépouillé de ses meubles, le décor, fait de fûts et de boiseries, du Pelléas nous a évoqué parfaitement l’univers inquiétant et symboliste de Debussy. La mise en scène respectueuse de Laurent Pelly, avec ses différents tableaux baignés d’une lumière vespérale, a sublimé la splendeur orchestrale du drame. Bertrand de Billy, à la direction de l’Orchestre Symphonique de la Radio de Vienne, a soutenu l’œuvre avec précision, raffinement, et laissé ainsi une liberté vocale aux chanteurs qui n’hésitaient pas à user du murmure ou du « presque-chanté ».

où il est proche du parlé, pelleas-1.JPGNatalie Dessay, dont c’était la première Mélisande sur scène, n’était, certes, pas vocalement à son aise pour un rôle qui privilégie le médium de la voix ; mais ses sens innés du théâtre et du drame ont proposé une héroïne inquiète qui se révèle passionnante, surtout à partir du quatrième acte. De l’ultime rencontre avec Pelléas à l’agonie sur le lit de mort, la chanteuse donne une épaisseur psychologique à Mélisande. Stéphane Degout (Pelléas), dont la présence est plus vocale que scénique, avec un timbre et une technique remarquable d’assurance, fut un amant romantique et torturé. Laurent Naouri (Golaud), lui, avec une diction parfaite, a donné le personnage le plus incarné de l’œuvre grâce à une violence exacerbée ainsi qu’une inquiétante présence scénique. De la pénombre des grottes où il paraît maléfique et sournois, à la scène finale de désolation, en passant par la violence physique lors de la scène de dispute avec Mélisande, Laurent Naouri — hiératique et magistral — domine de bout en bout l’œuvre. Des tournures expressionnistes où il est proche du parlé, pelleas-2.JPGau lyrisme des scènes du bord de mer (non représentées dans la mise en scène), le chanteur est toujours présent, toujours charnel ; sa réussite a à voir avec le mystère.

Ce soir-là, dans un théâtre à l’acoustique parfaite et grâce à une production équilibrée et soucieuse de cohérence, B** et moi avons entendu les subtilités d’un tel art, la délicatesse et le naturel d’une grande musique : la mer, les parcs, la fraîcheur pour une poésie de l’amour. Et l’on se souviendra aussi du texte de Maeterlinck, pas si désuet, puisque l’on comprenait chaque mot dont cette ultime phrase d’Arkel : « si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes ».

 Nous avions beaucoup de difficultés à quitter cet esprit 1900, alors nous nous y sommes attardés en plongeant dans la Vienne des villas d’Otto Wagner. Nous nous sommes retrouvés, seuls, dans une des immenses maisons construites par le génial architecte ; seuls en compagnie de l’habitant : le curieux, très curieux, Ernst Fuchs. Nous avons rêvé devant l’église Am Steinhof où les anges pensés par Joseph Hoffmann sont androgynes et raffinés. Nous avons pris le tram, B** seule en face de moi, risqué les banlieues, pour trouver la tombe de Mahler à Grinzing. Mahler, sous la neige reposée, en compagnie de sa fille, non loin d’Alma et de Thomas Bernhart. Nous nous sommes extasiés devant les tableaux de Schoenberg, nous avons pris l’escalier qui mène vers la petite maison de Schubert, nous avons vu et entendu Zoltan Kocsis diriger du piano le premier concerto de Liszt.

Villa de Otto Wagnerwagner1c.jpg 

Nous avons seulement envie… d’y retourner.  

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