L’échange, le couple, la solitude
Les phrases, portées par un souffle lyrique, confirment que l‘Echange fut écrit par un Claudel de 25 ans, dans un 19e siècle finissant, expatrié avec douleur aux États-Unis ; un Claudel qui ne veut pas croire à l’amour, ou plutôt un poète qui se moque du couple. « Marthe, nous ne pouvons vivre ensemble. Car je n’en ai pas assez pour toi et pour moi. Nous ne pouvons demeurer ensemble pour toujours. Car la froide raison s’y oppose » Mais le jeune poète sait que la raison est (pour l’instant) maudite lorsque l’on parle d’amour : « N’accuse point la raison ! Mais accuse l’esprit animal et sournois, l’instinct de fuite et de violence » répond Marthe, l’âme de la pièce.
Paul Claudel, en 1893, est un jeune consul suppléant à New-York. Il n’a pas connu l’amour charnel, mais éprouve avec force la sensualité, idéalisée ici par la mer et sa grandeur symbolique. La beauté de l’océan, leitmotiv de l’œuvre, est contemplée tour à tour par les quatre personnages : « c’est ainsi que la mer, comme quelque chose qui a peur, avertit les mauvaises consciences. Je me rappelle quand nous étions au milieu ! De la porte nous voyions comme un champ où il reste de la neige, et la mer en désordre sous la pluie, et l’étendue funéraire. Qui sait pourquoi le vent souffle? Pourquoi les eaux se déchaînent et s’apaisent ? La lumière créée suspend son pas au zénith, couvrant de splendeur l’étendue qui la réfléchit » Comme le va-et-vient des vagues,
Claudel scrute les mouvements de l’âme, les faiblesses de l’homme (celles de Louis), les vertus de la femme. Il fait de son théâtre un poème, une ode, une prière. Et déjà, il n’est plus question de drame ou d’action ; il faut seulement laisser le vent (celui de la phrase) dérober votre esprit, porter le navire au large.
La critique reproche à Yves Beaunesne une mise en scène, au Théâtre de la Colline, linéaire avec des acteurs aux tons monotones. Mais pourquoi ne pas comprendre que Louis (sous la voix éraillée de Jérémie Lippmann) est un imbécile, mais aussi un poète ? Et qu’il récite, librement. Qu’il prenne un regard fixe ou qu’il tourne le dos : il n’est personne. On n’a pas besoin d’acteur pour ce genre de psalmodie ; on veut juste des voix et des corps. Il ne faut pas interpréter la pièce, il faut simplement donner ce flot de vers, cette lente coulée de mots qui glisse vers les origines.
Et la sobriété des décors, la beauté des corps utilisés ici suffisent. Le timbre de Julie Nathan, l’élégance de Nathalie Richard… Certes, les personnages ne sont pas vraiment différenciés, mais chacun d’eux ne forment-ils pas un seul et même homme ? Ne suis-je pas, à moi seul, ce quatuor ? Et vous ? Les faiblesses de Louis, l’extase de Marthe, la folie de Lechy, le rationalisme de Thomas…
Voie unique, essentielle et solitaire face à l’océan, dans la contemplation : « je vous salue aussi, Océan ! Je viens vous voir, grandes eaux qui de la terre avez été séparées ! O mélancolie ! Je te salue, solitude, avec tous les navires qui sur la plaine mouvante promènent lentement leur petit feu ! Je te salue, distance ! »
Et par cet état de solitude, le couple est impossible, car Claudel sait que l’homme demeure bien seul sur cette terre, même lorsque le naufrage est proche. Et l’autre, elle – lui ou eux, ne sont là que pour accompagner. Ceci, Claudel l’éprouve bien avant ses trente ans. C’est de la force, encore en vigueur, de sa jeunesse qu’il tisse la toile. Louis sera seul devant sa mort, Marthe seule avec son désespoir, Lechy devant la folie et Thomas seul avec son infortune. Même l’échange n’est qu’un perfide conflit pour faire exister d’autres couples. Soit on croit, comme Marthe, à l’amour unique et exclusif ; soit on tente, comme Louis dont les racines ne sont pas européennes, on se moque et l’on joue avec les clichés. L’on peut aussi, comme Thomas, se contenter de regarder. Mais quoi qu’il arrive(ra), on conclut avec Claudel : « Fuyons d’ici ! Le monde est vide et je suis complètement seul. Ne me diras-tu pas un mot ? »

