Pierre Boulez invité par le Musée du Louvre
Rien du musicien pour l’instant : seulement l’homme et ses idées. De sa petite taille, veste bleu foncé et regard aiguisé, il donne une leçon inaugurale sur le fragment et l’inachevé, au Louvre, devant une salle pleine. Boulez se place maintenant comme le détenteur d’une tradition qu’il a contribué à édifier. De ses références littéraires — on les connaît (Char, Mallarmé, Kafka) — aux musicales (Stockhausen et Berio), Boulez ne cite que des morts. Solitaire (avec Carter ?), il voit ses compagnons de route du côté de l’Histoire. Retraçant à la fois ses aventures face à l’ouverture de la forme tout en plaçant son avancée dans le flux de références historiques, littéraires ou musicales, Boulez parle pendant une heure, sans coupure. Jamais confus, il propose ses jalons, ses choix, ses convictions : cela fait sa force. Sa pensée, comme son œuvre, en constante pérégrination questionne les esquisses (le lendemain il avoue que si l’on brûle une partie de ses esquisses, c’est comme si l’on brûlait son corps), les fragments : ce qui est aléatoire ou inachevé. Il regarde son passé, pertinent et assumé, comme un moment de l’histoire accompli, réalisé. Avec malice, il hésite à… achever son discours, mais cite néanmoins René Char : « seules les traces font rêver », telles des Pas sur la neige, aussi éphémères soient-ils.
Le lendemain, une flopée de musicologues est invitée à débattre sur l’homme et son œuvre. Défilé logorrhéique plus ou moins pertinent. Des textes récités, souvent bien longs, et faisant état d’un savoir de catalogue peu passionnant. Et toujours, toujours, les références des années 50, plus faciles à saisir pour le commentateur qui se suffit des recettes d’une partition. Comme si Boulez n’avait rien composé depuis. Rien sur l’univers poétique, sur les sources ou étincelles de création. Des discours convenus, longs : ennuyeux. Puis le maître reprend la parole, cale les choses et en quelques phrases fait preuve de précision et même de poésie dans le choix de ses exemples. Les images ne sont jamais celles de la nature : mais la ville et ses constructions. Boulez n’est pas l’homme des horizons mais celui des plans verticaux comme ses différentes habitations, telles l’une des tours en face de la maison de la radio, sa demeure parisienne. Parfois de mauvaise foi (il tourne les notations de Pousseur ou Stockhausen en dérision) pour se mettre en avant, l’homme fascine, intrigue par la vivacité de son esprit, par sa culture : pas de doute, ses traces feront rêver.


