Les compositeurs d’une même génération sont rarement élogieux les uns envers les autres. Boucourechliev écrivait ceci d’un jeune collègue : «On lui fit un triomphe. Beau, jeune et blond, il faisait figure d’ange musicien, savant et charmeur, le verbe sûr et dominateur. Depuis ce temps, sa renommée et son autorité ne firent que croître, accumulant des chefs-d’œuvre, jusqu’à induire en lui, à la fin des années 1960, une conscience aiguë de messianisme, esthétique autant qu’éthique. » Il faut dire que Boucourechliev est un poète, c’est avec une prose raffinée qu’il peut évoquer Schumann, Stravinski ou l’ange musicien.
L’on ne devient pas « ange musicien » sans porter sa croix. Naître à Cologne onze ans avant la seconde guerre mondiale est déjà porteur de sens. D’une mère qui passe son temps à crier (et que les nazis feront interner pour l’euthanasier ensuite) et d’un père mort au combat pendant cette guerre, on s’en remet difficilement lorsque l’on a treize ou quatorze ans seulement. Il lui a fallut, vivre, survivre : devenir fermier ou vendeur. Et surtout, avec obstination et détermination continuer l’étude du piano au conservatoire. Pour crier son malheur, on utilise le langage que l’on maîtrise le mieux ; ce sera donc le mot. L’allemand. Poèmes et textes, on cherche à devenir écrivain ou poète comme Schumann en son temps. Puis, on se rend compte que le monde doit se révéler musicalement, que c’est le seul moyen de dire l’ineffable. C’est Hermann Hesse qui sera révélation, ce sont les mots qui feront le compositeur : « je l’ai trouvé prophétique, car j’ai réalisé que l’appel le plus élevé de l’humanité peut seulement être de devenir musicien dans le sens le plus profond : concevoir et former le monde musicalement. ». Alors une seule chose devient possible, une fois que l’amour fut rencontrée avec Doris, c’est l’aventure vers l’ailleurs. On a entendu dire qu’à Paris il se passait des choses incroyables et qu’un certain Messiaen s’évertue à les rendre possible. Alors, même s’il ne parle pas un mot de français, il va au conservatoire. Messiaen l’autorise à suivre les cours. Mozart l’ennuie, Webern le fascine. On va à la messe tout les dimanches, on survit comme on peut. On compose, il compose. Beaucoup.
Puis c’est à nouveau à Cologne – le vent tourne – que l’on parle d’inouï, dans un studio. Il y retourne pour travailler. Pas question de renoncer à la découverte du sérialisme de Paris, pas question de renoncer à sa foi, à sa quête, à la modernité. Le tout donne : Le Cantique des adolescents. Un moderne : il est un moderne au temps ou cela avait un sens. C’est pour cela que le monde lui paraît trop petit. De Darmstadt ou l’on croise Adorno (et pas Schoenberg qui est malade) à Paris ou l’on rencontre Boulez, on rêve d’Asie, de Mexique, de couleurs. On n’est plus catholique parce que l’on a commis LA faute : « j’étais marié à Doris. Ainsi mon amour existait en dehors du mariage et se trouvait ainsi condamné par l’Eglise. Je l’excommuniai moi-même et interrompis toute pratique religieuse. » Et pourtant, l’ange blond est persuadé qu’il existe un au-delà, une ou des puissances qui nous dépassent. Peu importe qu’il y en ait une, deux ou trente : il faut prier, se fasciner, s’exalter. « Mes premières expériences liées au Japon remontent à 1966. J’ai pris connaissance du bouddhisme. J’ai fait un séjour au Mexique en 1968. J’ai étudié la culture Maya ; je suis devenu familier de la religion aztèque. J’ai voyagé à Bali en 1970 et me suis informé sur la religion hindoue : j’ai découvert là une dévotion qui n’a pas d’équivalent en Europe, sauf dans certains couvents. Enfin, j’ai étudié la religion musulmane et compris que les origines et le but de toute théologie sont les même. Je me suis agenouillé pour prier à la fois dans les synagogues et les mosquées. Aussi loin que remonte mon œuvre rien n’a changé. J’ai toujours tenté de rassembler les forces surnaturelles et terrestres ». C’est dans une volonté d’un caractère religieux, d’une approche sereine dans un monde désenchanté que l’on compose une prière de l’amour : Stimmung. Et le succès : immense. L’ange devient un Dieu. Et parcourt le monde avec conférences, concerts. Les Beatles l’adorent, les Pink Floyd aussi parce qu’il a suspendu le temps, il a murmuré des mots magiques, il parle à tous. Puis, il faut autre chose. Aussi géniale, Mantra se finit comme elle commence. L’œuvre dépasse à nouveau l’heure et la musique se veut presque mélodique, moins douce mais toujours conduite, sensée.
Un Dieu. On lui offre même son temple à vie : Michel Guy invente Sirius à Aix en Provence. Fort de cette aura, le mysticisme tant cherché se colle à votre peau. Vous inventez votre tribu, vous voulez votre maison d’édition, vos interprètes (souvent des membres de la famille) et vos disques (au risque de quitter la grande Deutsche Grammophon). « Je savais avec certitude que Dieu rayonnait là, et me regardait. Et il donnait tant de lumière et était si chaud si rayonnant que j’étais aveuglé quand je relevais la tête un peu et regardais vers le haut même un moment…là-haut il y a un blanc et or aveuglant. » Et la lumière fut. LICHT. Soyons grand, soyons immense, soyons total, absolu. Peu importe Wagner ou les autres. On va écrire un opéra pour les 7 jours de la semaine. Planifier et cela va durer : un quart de siècle, pour la composition. Hélicoptères, clown, étoiles, ect. La lumière est l’intelligence du cosmos, celle de Dieu ou celle du système solaire. Et puis on s’en fout de choquer les modernes, ceux qui pensaient qu’il faut tout contrôler, que rien ne doit vous échapper et que « Mystique » est un gros mot. Devant eux, dans le temple de la modernité (à Darmstadt), il a prononcé : « L’aspect essentiel de ma musique est toujours religieux et spirituel ; l’aspect technique est un simple commentaire. J’ai été souvent accusé d’un vague mysticisme. De nos jours le mysticisme est aisément interprété comme quelque chose de vague. Mais le mysticisme est quelque chose qui ne peut être exprimé avec des mots, il est : musique ! La musicalité la plus pure est aussi le mysticisme le plus pur dans un sens moderne. Le mysticisme est une capacité très incisive de voir les choses correctement. À cette fin, l’intellect est une partie de l’équipement qui sert à l’intuition. Or, l’intuition n’est pas une faculté innée chez l’homme mais, constamment, elle l’infiltre comme les rayons du soleil. Penser est une manière de formuler les choses, de traduire l’intuition dans les termes de notre équipement et de notre univers pratique – une application au monde de la perception. » dit l’ange blond que l’on pourra écouter, très bientôt, au festival d’automne. Ainsi Karlheinz Stockhausen.