Pierre Boulez au Louvre, suite…

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Imperturbable. Pierre Laurent Aimard a la remarquable concentration pour enchaîner — dans la même soirée et sans pause — Schoenberg, Boulez, Carter et Messiaen. De Schoenberg, il donnera les Cinq pièces opus 23 avec lyrisme, avec naturel car elles sont (ou devraient être) au répertoire des pianistes. De Boulez, Aimard impose avec froideur la Troisième sonate : une gifle. Rien n’est sympathique, rien n’est chaleureux. Au scalpel, le pianiste articule chaque phrase, chaque geste ; la virtuosité est chirurgicale. Juste avant, le maître de l’œuvre tente d’indiquer quelques clés d’écoute. Les Carter qui suivent, plus lisibles, montrent que la pensée d’Aimard est parfaite de conduite. Les Two Thoughts for piano, présentés en création française, virevoltent sous les doigts du pianiste. Le contrepoint est tenu, l’assurance rythmique époustouflante. Et pour finir et enflammer le piano : Îles de feu I et II. Remarquables. D’un geste absolu et par un récital exigeant, Aimard va jusqu’au bout de ses idées. Ni le piano, ni le public, ne peuvent ressortir idem de ce moment.            

            Si la Troisième sonate de Pierre Boulez laisse extérieur — car l’objet sonore est infranchissable, imperméable –, les Improvisations sur Mallarmé charment. Miracle sonore christine-schafer-recadre.jpgque « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » avec la voix doucement fatiguée de Christine Schäfer. Ce mercredi 19 novembre, dans une salle pleine à craquée, c’est le maître qui dirige. Ses œuvres et celles de ses jeunes collègues : Enno Poppe, Zug pour 7 cuivres, avec un contrepoint ennuyeux à la longue, presque académique ; et Dai Fujikura, Fifth Station, à la trajectoire claire, aux idées foisonnantes, à l’habileté assurée. Les instrumentistes disposés dans la salle et Pierre Boulez face au public ; ce qui permet, une fois de plus, d’admirer la battue nette et tranchante du maître. Puis Christine Schäfer donne quelques poèmes de Stravinsky, avec délicatesse, avec l’immatérialité qu’il convient pour ces haïkus musicaux.            

            Christine Schäfer, d’une longue robe noire vêtue, le visage aux traits fins, le sourire dessiné juste en dessous d’un grain de beauté. Christine Schäfer, après le concert, une robe courte aux motifs sortis d’un tableau d’Hundertwasser. Ludique. La soprano et ses cantates de Bach, son Pierrot Lunaire exemplaire, ses airs de Mozart séraphiques, ses Schubert transparents…

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Pierre Boulez invité par le Musée du Louvre

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            Rien du musicien pour l’instant : seulement l’homme et ses idées. De sa petite taille, veste bleu foncé et regard aiguisé, il donne une leçon inaugurale sur le fragment et l’inachevé, au Louvre, devant une salle pleine. Boulez se place maintenant comme le détenteur d’une tradition qu’il a contribué à édifier. De ses références littéraires — on les connaît (Char, Mallarmé, Kafka) — aux musicales (Stockhausen et Berio), Boulez ne cite que des morts. Solitaire (avec Carter ?), il voit ses compagnons de route du côté de l’Histoire. Retraçant à la fois ses aventures face à l’ouverture de la forme tout en plaçant son avancée dans le flux de références historiques, littéraires ou musicales, Boulez parle pendant une heure, sans coupure. Jamais confus, il propose ses jalons, ses choix, ses convictions : cela fait sa force. Sa pensée, comme son œuvre, en constante pérégrination questionne les esquisses (le lendemain il avoue que si l’on brûle une partie de ses esquisses, c’est comme si l’on brûlait son corps), les fragments : ce qui est aléatoire ou inachevé. Il regarde son passé, pertinent et assumé, comme un moment de l’histoire accompli, réalisé. Avec malice, il hésite à… achever son discours, mais cite néanmoins René Char : « seules les traces font rêver », telles des Pas sur la neige, aussi éphémères soient-ils.

            Le lendemain, une flopée de musicologues est invitée à débattre sur l’homme et son œuvre. Défilé logorrhéique plus ou moins pertinent. Des textes récités, souvent bien longs, et faisant état d’un savoir de catalogue peu passionnant. Et toujours, toujours, les références des années 50, plus faciles à saisir pour le commentateur qui se suffit des recettes d’une partition. Comme si Boulez n’avait rien composé depuis. Rien sur l’univers poétique, sur les sources ou étincelles de création. Des discours convenus, longs : ennuyeux. Puis le maître reprend la parole, cale les choses et en quelques phrases fait preuve de précision et même de poésie dans le choix de ses exemples. Les images ne sont jamais celles de la nature : mais la ville et ses constructions. Boulez n’est pas l’homme des horizons mais celui des plans verticaux comme ses différentes habitations, telles l’une des tours en face de la maison de la radio, sa demeure parisienne. Parfois de mauvaise foi (il tourne les notations de Pousseur ou Stockhausen en dérision) pour se mettre en avant, l’homme fascine, intrigue par la vivacité de son esprit, par sa culture : pas de doute, ses traces feront rêver.

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Un ange musicien

Les compositeurs d’une même génération sont rarement élogieux les uns envers les autres. Boucourechliev écrivait ceci d’un jeune collègue : «On lui fit un triomphe. Beau, jeune et blond, il faisait figure d’ange musicien, savant et charmeur, le verbe sûr et dominateur. Depuis ce temps, sa renommée et son autorité ne firent que croître, accumulant des chefs-d’œuvre, jusqu’à induire en lui, à la fin des années 1960, une conscience aiguë de messianisme, esthétique autant qu’éthique. » Il faut dire que Boucourechliev est un poète, c’est avec une prose raffinée qu’il peut évoquer Schumann, Stravinski ou l’ange musicien.

L’on ne devient pas « ange musicien » sans porter sa croix. Naître à Cologne onze ans avant la seconde guerre mondiale est déjà porteur de sens. D’une mère qui passe son temps à crier (et que les nazis feront interner pour l’euthanasier ensuite) et d’un père mort au combat pendant cette guerre, on s’en remet difficilement lorsque l’on a treize ou quatorze ans seulement. Il lui a fallut, vivre, survivre : devenir fermier ou vendeur. Et surtout, avec obstination et détermination continuer l’étude du piano au conservatoire. Pour crier son malheur, on utilise le langage que l’on maîtrise le mieux ; ce sera donc le mot. L’allemand. Poèmes et textes, on cherche à devenir écrivain ou poète comme Schumann en son temps. Puis, on se rend compte que le monde doit se révéler musicalement, que c’est le seul moyen de dire l’ineffable. C’est Hermann Hesse qui sera révélation, ce sont les mots qui feront le compositeur : « je l’ai trouvé prophétique, car j’ai réalisé que l’appel le plus élevé de l’humanité peut seulement être de devenir musicien dans le sens le plus profond : concevoir et former le monde musicalement. ». Alors une seule chose devient possible, une fois que l’amour fut rencontrée avec Doris, c’est l’aventure vers l’ailleurs. On a entendu dire qu’à Paris il se passait des choses incroyables et qu’un certain Messiaen s’évertue à les rendre possible. Alors, même s’il ne parle pas un mot de français, il va au conservatoire. Messiaen l’autorise à suivre les cours. Mozart l’ennuie, Webern le fascine. On va à la messe tout les dimanches, on survit comme on peut. On compose, il compose. Beaucoup.

Puis c’est à nouveau à Cologne – le vent tourne – que l’on parle d’inouï, dans un studio. Il y retourne pour travailler. Pas question de renoncer à la découverte du sérialisme de Paris, pas question de renoncer à sa foi, à sa quête, à la modernité. Le tout donne : Le Cantique des adolescents. Un moderne : il est un moderne au temps ou cela avait un sens. C’est pour cela que le monde lui paraît trop petit. De Darmstadt ou l’on croise Adorno (et pas Schoenberg qui est malade) à Paris ou l’on rencontre Boulez, on rêve d’Asie, de Mexique, de couleurs. On n’est plus catholique parce que l’on a commis LA faute :  « j’étais marié à Doris. Ainsi mon amour existait en dehors du mariage et se trouvait ainsi condamné par l’Eglise. Je l’excommuniai moi-même et interrompis toute pratique religieuse. » Et pourtant, l’ange blond est persuadé qu’il existe un au-delà, une ou des puissances qui nous dépassent. Peu importe qu’il y en ait une, deux ou trente : il faut prier, se fasciner, s’exalter.  « Mes premières expériences liées au Japon remontent à 1966. J’ai pris connaissance du bouddhisme. J’ai fait un séjour au Mexique en 1968. J’ai étudié la culture Maya ; je suis devenu familier de la religion aztèque. J’ai voyagé à Bali en 1970 et me suis informé sur la religion hindoue : j’ai découvert là une dévotion qui n’a pas d’équivalent en Europe, sauf dans certains couvents. Enfin, j’ai étudié la religion musulmane et compris que les origines et le but de toute théologie sont les même. Je me suis agenouillé pour prier à la fois dans les synagogues et les mosquées. Aussi loin que remonte mon œuvre rien n’a changé. J’ai toujours tenté de rassembler les forces surnaturelles et terrestres ». C’est dans une volonté d’un caractère religieux, d’une approche sereine dans un monde désenchanté que l’on compose une prière de l’amour : Stimmung. Et le succès : immense. L’ange devient un Dieu. Et parcourt le monde avec conférences, concerts. Les Beatles l’adorent, les Pink Floyd aussi parce qu’il a suspendu le temps, il a murmuré des mots magiques, il parle à tous.  Puis, il faut autre chose. Aussi géniale, Mantra se finit comme elle commence. L’œuvre dépasse à nouveau l’heure et la musique se veut presque mélodique, moins douce mais toujours conduite, sensée.

Un Dieu. On lui offre même son temple à vie : Michel Guy invente Sirius à Aix en Provence. Fort de cette aura, le mysticisme tant cherché se colle à votre peau. Vous inventez votre tribu, vous voulez votre maison d’édition, vos interprètes (souvent des membres de la famille) et vos disques (au risque de quitter la grande Deutsche Grammophon).  « Je savais avec certitude que Dieu rayonnait là, et me regardait. Et il donnait tant de lumière et était si chaud si rayonnant que j’étais aveuglé quand je relevais la tête un peu et regardais vers le haut même un moment…là-haut il y a un blanc et or aveuglant. » Et la lumière fut. LICHT. Soyons grand, soyons immense, soyons total, absolu. Peu importe Wagner ou les autres. On va écrire un opéra pour les 7 jours de la semaine. Planifier et cela va durer : un quart de siècle, pour la composition. Hélicoptères, clown, étoiles, ect. La lumière est l’intelligence du cosmos, celle de Dieu ou celle du système solaire. Et puis on s’en fout de choquer les modernes, ceux qui pensaient qu’il faut tout contrôler, que rien ne doit vous échapper et que « Mystique » est un gros mot. Devant eux, dans le temple de la modernité (à Darmstadt), il a prononcé : « L’aspect essentiel de ma musique est toujours religieux et spirituel ; l’aspect technique est un simple commentaire. J’ai été souvent accusé d’un vague mysticisme. De nos jours le mysticisme est aisément interprété comme quelque chose de vague. Mais le mysticisme est quelque chose qui ne peut être exprimé avec des mots, il est : musique ! La musicalité la plus pure est aussi le mysticisme le plus pur dans un sens moderne. Le mysticisme est une capacité très incisive de voir les choses correctement. À cette fin, l’intellect est une partie de l’équipement qui sert à l’intuition. Or, l’intuition n’est pas une faculté innée chez l’homme mais, constamment, elle l’infiltre comme les rayons du soleil. Penser est une manière de formuler les choses, de traduire l’intuition dans les termes de notre équipement et de notre univers pratique – une application au monde de la perception. » dit l’ange blond que l’on pourra écouter, très bientôt, au festival d’automne. Ainsi Karlheinz Stockhausen.

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