Brendel et La Croix
De nombreux journalistes aimeraient avoir autant de place dans un quotidien qu’Emmanuelle Giuliani dans La Croix pour rendre compte d’un concert. Il faut dire que l’événement (le concert d’Alfred Brendel et David Zinman à Pleyel la semaine dernière) peut mériter plusieurs lignes dans n’importe quel journal. Une demie page pour La Croix. Mais seulement, l’article d’Emmanuelle Giuliani, navrant de banalités, ne dit pas un mot sur la prestation musicale de Brendel. Enfin, je veux dire : pas un mot concernant le jeu du pianiste ce soir-là. On a le droit de savoir que Brendel est « vêtu d’un élégant costume sombre », qu’il est un « musicien à l’aspect austère, dont la mâchoire tremblante pendant qu’il joue évoque davantage la concentration que l’allégresse » et qu’il a « un aspect « Herr Professor », haute taille, lunette austères et sourcils froncés lorsqu’un spectateur tousse trop bruyamment. ». Certes, la journaliste livre quelques commentaires généraux sur l’art du pianiste, mais ne dit strictement rien du concerto entendu lors de la soirée, rien non plus de l’émouvant Schubert joué en bis. Pas de commentaire sur la rigueur, sur la palette sonore un peu raide de ce moment (Ch. Merlin parle de demi-teinte), sur les risques pris dans le dernier mouvement, sur l’émotion dans les retours de thèmes.
Plutôt qu’une page de banalités, mieux vaut les quelques lignes de Christian Merlin dans Le Figaro : « Le Paris mélomane s’était donné rendez-vous, lundi soir, à Pleyel pour les adieux d’Alfred Brendel : après deux bis profondément émouvants par leur simplicité, qui faisaient suite à un Concerto Jeune Homme en demi-teinte, c’est une salle debout qui dit au revoir à l’un des plus grands pianistes du XXe siècle ». Et Christian Merlin consacre la fin de son article à la brillante Première Symphonie de Mahler que nous avons entendue dans ce même concert. C’est vrai que l’interprétation de Zinman était surprenante par sa conduite, sa façon essentielle d’éviter la surcharge sonore, sa noblesse pour mettre en évidence les passages solistes (avec de très beaux moments au hautbois). Zinman tient son orchestre par le son ; sa battue, jamais démonstrative ou superficielle, vise la structure de l’œuvre par le justesse des tempi. Madame Giuliani se contente d’une seule phrase, mise entre parenthèses en plus, pour évoquer ces 40 minutes de musique : « D. Zinman dirige (avec un raffinement louable mais au détriment de la tension), la première symphonie de Mahler. »
Ce n’est pas chose simple de rendre compte d’un concert, ce n’est pas moi qui vais dire le contraire ; mais mieux vaut une phrase sur un ressenti musical plutôt qu’un paragraphe de descriptions d’une tenue vestimentaire.

