Dans le métro

” J’adore ces heures de pointe où on est les uns contre les autres. Surtout sur cette ligne, c’est toujours comme ça.

– On se tient chaud ! T’as écouté France Musique ce matin ?

– Non, je travaillais.

– T’as loupé un moment d’anthologie ! L’émission de Cécile Gilly avec Dominique Lemaître. Quelle prétention ce type ! Il convoque tout ce qui est possible de faire bien : ses amis poètes (comme si ce métier existait encore), des peintres, des musicologues, etc. C’était à mourir de rire quand il raconte avec sa voix suffisante : « Un matin, mon ami poète me téléphone et me dit : ça y est, j’ai trouvé le titre de ta pièce, Horizon-réflexe ! » Faut vraiment que tu écoutes, parce que ce type, là, il ne doit plus rentrer dans ses chaussures ! Tu le connais ?

– Pppfff, de toute façon, j’aime pas sa musique, c’est flasque, on dirait du flan. Après une semaine Dubugnon, c’est maintenant Dominique Lemaître : on est gâté !

– Pardon madame, mais j’aimerai bien, moi aussi, pouvoir tenir la rampe : vous n’êtes pas toute seule.

– Tu y vas toi ! Pauvre vieille. Enfin, France Musique, j’écoute que certaines émissions.

– Moi je ne peux qu’écouter le matin, c’est dingue comme ça parle !

– Ah oui ? Moi j’écoute souvent l’émission d’Alex Dutil, c’est vraiment bien. Concis et vivant et puis, il propose plein d’artistes différents, et l’heure est parfaite pour le jazz… Aujourd’hui c’était Alex Tassel.

– Tiens, au fait j’ai écouté le dernier disque de Patricia Barber, tu as raison : quel bonheur. Un rien nostalgique,…

– Ah oui, et surtout la plage 2, I Wait for Late Afternoon and You, je trouve qu’elle réussit vraiment dans le climat intimiste. Et sa voix chaude, j’adore ! Tu remarqueras, les mélodies et arrangements ne sont jamais consensuels.

– Oui, elle réussit aussi à rendre l’ambiguïté de l’univers de Cole Porter. D’ailleurs, elle, on dirait Virginia Woolf !

– C’est vrai.

– Tu lis quoi, toi, en ce moment ?

La meilleure part de hommes de Tristan Garcia.

– Ah oui, on en parle beaucoup.

– C’est en fait un peu décevant. Beaucoup de bruit pour rien. D’ailleurs je me demande s’ils l’ont lu, les critiques. Tu remarqueras, Libé, Le monde et même le Magazine Littéraire, ils te disent tous la même chose ! Le roman de la rentrée ! Et ils te résument la quatrième de couv ! Rien de plus. Ils oublient juste de dire que l’histoire, à clés, n’a rien d’original et manque même d’inspiration. Que c’est écrit dans le genre « branchouille », bon c’est vrai, il y’ a deux ou trois scènes assez drôles. Mais vraiment,…. vaut mieux lire Hervé Guibert, au moins lui, il a vécu la période (le sida, etc.) et il était capable de poésie. J’ai relu Histoires singulières, c’est truffé d’idées qui mêlent sa vie, ses fantasmes, avec une écriture précise, même dans son côté  chirurgical. Contrairement à Garcia …

– Moi, j’ai commencé le dernier livre de Benoît Duteurtre, sur les souvenirs de son arrière grand-père, René Coty. J’ai juste commencé, je ne peux rien te dire.

– Des concerts ?

– J’ai entendu Ciccolini dans Saint-Saëns : il n’est pas manchot le vieux ! 83 ans et le mouvement de toccata, dans le tempo ! Et ce qui est dingue, c’est que sa palette de dynamique est toujours variées. C’est un sacré personnage !  J’ai entendu aussi Dezso Ranki dans le deuxième concerto de Bartok. On sent vraiment qu’il a ça dans le sang. J’aime bien ce pianiste, il a une articulation au scalpel. Heureusement d’ailleurs, car l’Orchestre National de France était sur des œufs ! Eux, on peut dire qu’ils n’ont pas ça au répertoire. Tu sais, le début du concerto avec juste les vents : c’était pas vraiment en place. Et puis Brahms ainsi (la deuxième), je me suis ennuyé. Ce n’est pas que c’était mauvais, mais bon…. après, heureusement, j’ai dîné avec B**, toujours radieuse, ça a fait passer les lourdeurs de l’orchestre ! Le serveur essayait de la draguer, elle le rembarrait avec humour.

– T’en as de la chance ! C’est là qu’on descend ?

– Oui

– Pardon, madame, pardon, pardon ! On descend. Vous pouvez pas bouger un peu ?

– Ah ces vieux !! Y’a qu’Aldo que je supporte en ce moment !

A écouter :

barber_100.jpg Patricia Barber, 2008

The Cole Porter Mix

Editeur : Blue Note

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ciccolini_100.jpg Aldo Ciccolini, 2008

Concertos pour piano n° 4 & n° 5

Editeur : Accord

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Promenades parisiennes

Les feuilles colorées, abandonnées dans les allées du parc, me servent de marque page pour Zone de Mathias Enard, roman gigantesque dont la lecture m’aspire à chaque déplacement : métro, train. L’action du roman se passe justement dans un train ou un homme, avec une mallette mystérieuse, se rend à Rome. Odyssée poétique et assez fascinante pour l’instant.

Automne donc, indéniablement. La lumière n’est plus la même, couleurs fermes, opaques et tranquilles ; par instants rien ne frémit, rien qui batte de l’aile, rien même qui vibre. Comme si le mouvement n’existait plus, ou pas encore ; sans qu’il s’agisse pour autant de sommeil, moins encore de rigidité : juste l’hiver qui souhaite s’annoncer. Et le festival d’Automne continue de décliner ses concerts. Une monographie de Gérard Pesson au théâtre des Bouffes du nord. Chose cruelle que d’entendre l’oeuvre d’un compositeur pendant deux heures, surtout Pesson dont les pièces flirtent dangereusement avec le silence. Drôle d’idée d’ailleurs que d’avoir choisi les Bouffes du Nord dont chaque siège est bruyant, chaque déplacement tonitruant. On est impressionné par le travail du créateur, par son orfèvrerie, son sens du détail, son humour, sa singularité indéniable et même sa poésie. On est déçu, et frustré aussi, par la lassitude qui s’installe au fil du concert, comme si tout était presque prévisible, chaque petit bruit (de la fermeture éclaire à la glissade des ongles sur le clavier), comme si « à la longue » il n’y avait plus de surprise. Il y a de  grandes œuvres (Cassation, par exemple, redoutable d’idées, de construction) et d’autres plus faibles ou décevantes (Vignette I, presque anecdotique) ; mais n’est ce pas le cas chez chacun ?

Autre moment de la semaine : l’intégrale des sonates de Beethoven par François Frédérique Guy. Marathon effectué de mémoire, sans faille, en quelques jours. Les capacités de concentration du pianiste sont plus que louables. Il a donné des fulgurance aux sonates de jeunesse, proposé quelques visions impériales d’autorité (Waldstein, Quasi una fantasia) mais aussi des moments de contemplation dans les trois dernières. Parfois brusque, mais toujours inspiré, FFG s’impose avec élégance.

Ce midi, dans un restaurant, rue des Abbesses, A** seule, de rouge vêtue, d’une élégance soutenue, sans outrance, le visage penché vers un livre aux pages blanches, dociles sous ses doigts. La vitre qui nous sépare (moi dans le froid de la rue, elle à l’intérieur) lui donne un air mélancolique, encore inconnu chez la productrice de FM.

Une phrase de Stockhausen, après la lecture de Hesse : « je l’ai trouvé prophétique, car j’ai réalisé que l’appel le plus élevé de l’humanité peut seulement être de devenir musicien dans le sens le plus profond : concevoir et former le monde musicalement. »

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Brendel et La Croix

brendel90er.jpg            De nombreux journalistes aimeraient avoir autant de place dans un quotidien qu’Emmanuelle Giuliani dans La Croix pour rendre compte d’un concert. Il faut dire que l’événement (le concert d’Alfred Brendel et David Zinman à Pleyel la semaine dernière) peut mériter plusieurs lignes dans n’importe quel journal. Une demie page pour La Croix. Mais seulement, l’article d’Emmanuelle Giuliani, navrant de banalités, ne dit pas un mot sur la prestation musicale de Brendel. Enfin, je veux dire : pas un mot concernant le jeu du pianiste ce soir-là. On a le droit de savoir que Brendel est « vêtu d’un élégant costume sombre », qu’il est un « musicien à l’aspect austère, dont la mâchoire tremblante pendant qu’il joue évoque davantage la concentration que l’allégresse » et qu’il a « un aspect « Herr Professor », haute taille, lunette austères et sourcils froncés lorsqu’un spectateur tousse trop bruyamment. ». Certes, la journaliste livre quelques commentaires généraux sur l’art du pianiste, mais ne dit strictement rien du concerto entendu lors de la soirée, rien non plus de l’émouvant Schubert joué en bis. Pas de commentaire sur la rigueur, sur la palette sonore un peu raide de ce moment (Ch. Merlin parle de demi-teinte), sur les risques pris dans le dernier mouvement, sur l’émotion dans les retours de thèmes.

            Plutôt qu’une page de banalités, mieux vaut les quelques lignes de Christian Merlin dans Le Figaro : « Le Paris mélomane s’était donné rendez-vous, lundi soir, à Pleyel pour les adieux d’Alfred Brendel : après deux bis profondément émouvants par leur simplicité, qui faisaient suite à un Concerto Jeune Homme en demi-teinte, c’est une salle debout qui dit au revoir à l’un des plus grands pianistes du XXe siècle ». Et Christian Merlin consacre la fin de son article à la brillante Première Symphonie de Mahler que nous avons entendue dans ce même concert. C’est vrai que l’interprétation de Zinman était surprenante par sa conduite, sa façon essentielle d’éviter la surcharge sonore, sa noblesse pour mettre en évidence les passages solistes (avec de très beaux moments au hautbois). Zinman tient son orchestre par le son ; sa battue, jamais démonstrative ou superficielle, vise la structure de l’œuvre par le justesse des tempi. Madame Giuliani se contente d’une seule phrase, mise entre parenthèses en plus, pour évoquer ces 40 minutes de musique : « D. Zinman dirige (avec un raffinement louable mais au détriment de la tension), la première symphonie de Mahler. »

            Ce n’est pas chose simple de rendre compte d’un concert, ce n’est pas moi qui vais dire le contraire ; mais mieux vaut une phrase sur un ressenti musical plutôt qu’un paragraphe de descriptions d’une tenue vestimentaire.

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Promenades Parisiennes

            Le vent froid arrive sur Paris. La ville commence à perdre ses feuilles et le festival d’automne déploie ses spectacles. Gare de l’est, vers 22h, les ombres nocturnes passent, je tire ma carcasse jusqu’à la Maison de l’architecture pour écouter-voir Rubato ma glissando de Pesson/Messager. Après un passage dans le jardin de la chapelle où un géant en plastique, gonflé d’air et de fumé, nous accueille ; l’œuvre onirique des artistes se trouve dans un lieu dépouillé mais investi par l’univers de Messager. Suspensions parfois inquiétantes, souvent poétiques, la plasticienne joue avec les lumières, les perspectives et chaque musicien, bloc de granit sur un carré, libère sons et mouvements. Musique au bord du rêve, Rubato ma Glissendo est impalpable comme ces souvenirs d’enfance. Échappées, chaque instant est vivant car Messager et Pesson réussissent à capter l’attention, l’œil, l’oreille : l’esprit. Un œuvre rare, singulière et intemporelle.

            Avec le même festival, je découvre l’univers de François Tanguy au théâtre Odéon. Jeux de lumières-espaces-musiques-textes, Ricercar laisse perplexe. C’est la fusion, justement, entre ces différents arts qui ne convainc pas.  La musique omniprésente empêche aux textes d’éclore, la mise en scène surchargée étouffe. Et puis, ce non-sens, cet abstrait austère et volontaire, (ou ces sens qui s’adressent aux connaisseurs) ne peuvent pas tenir sur la durée (soit plus d’une heure et demie), les moments poétiques ou forts sont oubliés par les longueurs.            De la boursouflure de ce moment théâtral, le lendemain les esquisses d’Ingres au Musée de la vie romantique paraissent pureté : joyaux hors temps.

            Hors temps : le Musée Nissim de Camando. Rêve fou d’un collectionneur. L’ami qui m’accompagne fasciné par tant de beauté d’un temps perdu.

            Temps. Le premier concert de l’ensemble Intercontemporain qui poursuit, avec la direction énergique de Susanna Malkki, son acharnement pour une certaine modernité. Et donne des partitions datées comme Zeitmasse de Stockhausen. Entre l’hommage à Carter et des arrangements de Conlon Nancarrow, le concert était un peu gris.

            Ciel gris dans les allées du cimetière de Montmartre. Les tombes sobres de Stendhal ou Alfred de Vigny, celles plus imposantes de Berlioz ou… Dalida. Les chats, maîtres des lieux, vagabondent de stèles en caveaux. Leurs regards, complices avec ceux des corbeaux, inquiètent.

            Inquiétants sont les visages déformés par l’angoisse de la ville chez Emil Nolde. Le peintre nordique, à l’honneur du Musée d’Orsay, angoisse par ces faces dont les fards sont criards, les rouges à lèvres grossiers. Le corps du Christ est déformé par la douleur, sa mise au tombeau bouleverse. Ses paysages marins chantent les couleurs éclatantes du mouvement des vagues.         

            C’est avec les couleurs éclatantes de la Turangalîla-Symphonie que l’Orchestre Philharmonique de Radio France continuait son exploration de l’œuvre de Messiaen en ce vendredi 3 octobre. Il est sans doute de bon ton de trouver l’œuvre Kitch, vulgaire ou grandiloquante. Est-ce la pulsation implacable de Chung, les doigts assurés de Muraro, mais le moment fut beau. Comment ne pas être ému par cette cathédrale sonore, aussi grandiose soit-elle ?

            Grandiose, le caveau d’Anna de Noailles au cimetière du père Lachaise, si proche de la simple tombe de Benjamin Constant. Et Delacroix, grand et sobre, pas très loin de Proust, timide et effacé.  

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