Promenade : Toulouse, piano aux Jacobins
Toulouse, encore, toujours : ses mêmes places aux briques roses, ses amis, ses journées douces où l’on pourrait croire qu’il fait bon vivre. Une église aux abords massifs — aux briques superposées avec densité — révèle un cloître à l’acoustique agréable, aux soirées fraîches pour ces trois concerts du festival Piano aux Jacobins en ce début septembre.
Le maître Paul Badura-Skoda, d’abord, dans un récital exigeant (Sonate de Haydn, Beethoven op. 111, Schubert D 959 et une Fantaisie de Franck Martin). Certes le pianiste n’a pas l’assurance de ses deux contemporains (Brendel et Ciccolini), mais il garde sa joie de vivre, son envie de partager ses connaissances encyclopédiques. Si l’assise rythmique de la sonate de Haydn est bancale, le style demeure parfait. Et ce ne sont pas vraiment les doigts qui ne suivent plus, mais plutôt la palette sonore qui s’est rétrécie. Il faut cependant avouer que l’exploit (car tout fut joué de mémoire) est bien réel ; on a eu des frissons dans la sonate de Beethoven ou dans Schubert dont les tempi étaient plutôt rapides. Et l’ultime pièce de Mozart, en bis du concert, était, elle aussi, bien venue pour compléter ces opus ultimes.
Plus austères, le lendemain, Gyorgy et Marta Kurtag proposaient des extraits de Jatékok encadrés et ponctués par quelques transcriptions de Bach. Moment intemporel par deux visages, vus de face, en harmonie pour quelques instants de poésie sonore. Démarche lente sur la scène du théâtre Garonne, ombres fugitives de gris vêtus, fébrilité de l’âge, sourires timides, Marta et Gyorgy ont chanté l’amour, l’enfance et la souffrance. Parfois drôles, toujours oniriques ; l’œuvre de Kurtag — je l’ai déjà dit ici même — est l’une des plus belles de ce siècle par son élégance, son rapport au passé, son expression. Impossible, à la sortie de cette heure de musique, de dater le temps, l’espace et l’émotion.
Le troisième et dernier jour, deux jeunes pianistes espagnols (Ivan Macias et Juan Miguel Murani) se partageaient un récital. Le premier était sensible, dans une belle quête sonore avec une lecture intelligente du texte, timide aussi (s’excusant presque de monter sur scène) pour donner des Valses de Granados remarquables de délicatesse. Le deuxième était le miroir du premier : vulgaire, bruyant, dans une extravagance qui dénaturait chaque œuvre. Ravel s’est sans doute retourné dans sa tombe. Et G**, à mes côtés, avait la juste sensation : « il impose à l’auditeur ce qu’il doit entendre ». Qu’il est difficile d’être pris au piège dans l’étau resserré du musicien.
Puis l’heure de l’avion, sa course pour l’embarquement avec une carte qui ne passait pas au contrôle, et un vol pris de justesse. Et, seul dans l’easyjet avec la lecture du premier roman de Tristan Garcia, un toulousain.

