Portrait : G**, Dandy !

 

« Il était élégamment mis, en tenue légère, avec une cravate un peu lâche et des habits larges, tels qu’il aimait à les porter, surtout en été. Il avait cette démarche aisée, cette façon libre de se mouvoir dans des habits flottants qui lui donnaient à certains moments comme un air fort original de jeune homme étranger, soit anglais, soit créole. C’était l’instinct d’un goût très sûr qui l’invitait à s’habiller de la sorte, il en tirait une grâce toute personnelle. Il considérait la composition d’une toilette, le choix des nuances, les propositions d’un habit comme une chose très sérieuse dans la conduite générale d’un homme de bon ton ; mais une fois la toilette admise, il n’y pensais plus, et c’eût été lui faire injure que de le supposer préoccupé de sa mise au delà du temps voulu par les soins ingénieux qu’il y donnait. » (Eugène Fromentin : Dominique)

 

« Le Dandy est mort, vive le dandy ! » proclame une revue masculine sur la devanture d’un kiosque, en ce matin peu lumineux place de Clichy. Ce ne sont certes pas les mannequins que la société nous a imposés qui ont pu instaurer le Dandysme, et tant mieux, car le Dandy ne s’installe pas, il ne suit pas la mode. Légèrement et même furieusement décadent au début du vingtième siècle, Huysmans donne un mot pour caractériser son héros : « écart ». Dandy, tiens-toi à côté.

 G** est un Dandy. Petit, comme Satie – mais sans le savoir –, il suppliait sa mère de lui acheter des parapluies. C’est que le jeune homme, 27 ans aujourd’hui, considère l’âme des objets. Chaque meuble, accessoire ou vêtement doit trouver sa place dans la sphère de l’esthétique. Point de matérialisme, mais plutôt une façon philosophique d’accepter solitude et nostalgie avec ces compagnons inanimés. Matière, forme et couleur font partie du discours d’élection. G** porte cravates (qu’il possède en grand nombre), gilets ou chemises sans col. Mais, l’esthète est capable aussi d’arborer, avec élégance, le simple jean – T shirt. Le dandy doit aussi surprendre, rien n’est figé. Le rituel de la bague effectué, celle d’un bleu mer ou la chevalière avec les initiales, G** promène son âme dans les rues d’une ville en soleil. Qu’il passe à l’Etude, aux Ombres Blanches ou rue Saint Rome, G** observe, rêve, avance. Point de frivolité chez l’homme, même s’il sait s’amuser quand il le faut ; comme tout Dandy, il est tourmenté par un avenir qui n’arrive pas à se décider, un avenir incertain dont même les miasmes de l’horizon ne veulent se faire apercevoir. L’homme peut prendre le regard mélancolique et poser son doigt devant sa bouche pour réfléchir à un problème dont il ne trouve pas la solution. Je lui parle de Dominique de Fromentin ou d’Adolphe de Benjamin Constant, tant ce romantisme semble nous convenir ; il acquiesce et me répond par le Comte de Montesquiou, « prince hortensias »…

 Notre société a peu d’importance car nous sommes irrémédiablement tournés vers le passé. Ce ne sont ni l’informatique dernier cri, ni le portable à la mode, ni la haute couture qui plaisent à G** ; mais les ruines d’un château, une vallée dont l’esprit évoque l’Angleterre de Jane Austeen, une photo en noir et blanc d’une famille déchue, un meuble mis en vente à l’hôtel Drouot, un livre dont la reliure a vécu quelque part dans une contrée lointaine. Souvenirs des années perdues, des années inconnues.

 Homme aussi bien à l’aise dans la société qu’en paysan arrosant les arbres à proximité d’une grange qu’il entretient : G** impose ses règles. C’est en ce sens qu’il est un Dandy comme les décrivait Kierkegaard : Il donne le destin de sa vie. On trouve cette phrase dans le journal d’un séducteur (car tout dandy est séducteur) : « Sa vie a été un essai pour réaliser la tâche de vivre poétiquement ». Car le dandysme au sens fort – celui, concret, de Brummell, comme ceux, plus intellectuels, de Barbey d’Aurevilly et de Baudelaire – procède de cette volonté héroïque de s’inventer ex nihilo un destin, de sculpter sa propre statue devant l’éternité. C’est la raison pour laquelle d’ailleurs, comme le montrent les vies de Brummell et de Wilde, le dandysme a partie liée avec la chute et la mort, au point qu’on peut soutenir qu’un dandy qui finit bien ne saurait tout à fait en être un… Exigent, G** ne laisse rien passer : tiroirs de commode bien fermés, amitiés intransigeantes, silences éloquents ; mais aussi : sens de transgression, envie sans cesse de tout dépasser avec un côté indéniablement religieux, mais en sens inversé. G** poursuit ainsi son défi face au désespoir.



BONNES RÉSOLUTIONS  

Avant,

            village de Provence, la Roque d’Anthéron : ses petites places, son parc du château de Floran, « Chez Rachid », sa villa en haut de l’avenue avec ses habitants fantomatiques, son Abbaye, ses platanes, ses trois boulangeries, son centre d’amaigrissement, …ses pianistes. Depuis des années, le village subit le rituel : la descente vers les concerts (à Bayreuth, on monte), les matins calmes où le pianiste choisit son piano, les débuts d’après-midi désertiques où tous semblent faire sieste, les incessantes stridulations des cigales, le bruit du mistral, les concerts. Kristian Zacharias, le premier soir chante Debussy avec le bruit de la nature, Zhu Xiao Mei n’arrive pas à se concentrer dans l’abbaye et donne de tristes Variations Goldberg, Lugansky impérial dans Rachmaninov, Berezowsky endiablé. On passe à La Roque, les pianistes défilent.

            Montpellier, sa foule, ses demeures blanches aux grandes fenêtres, ses fontaines, son commerces, son Corum. Petites rues sinueuses débouchant sur des allées lumineuses et piétonnes, l’on y croise tout Radio France venue capter le festival : producteur, réalisateur, technicien. D** chantera avec bonheur, B** nous accompagnera avec bienveillance et humour. Le roi des lieux, ce n’est pas René Koering, mais Aldo. Avec ses 83 ans, Ciccolini enchaîne les master-class, les émissions de radio et les concerts. Clementi, Czerny (inutile), Beethoven et quelques concertos de Mozart. Juvénile et radieux, le maître.

            Vallée de la Dordogne, ses châteaux (en ruines ou majestueux), ses mers de collines, ses routes serpentant parmi les forêts, ses ruisseaux si frais, si transparents, ses cabanes dans les arbres, ses granges. Un Pleyel abandonné dans un château pour une valse de Chopin. G** et B**, chemin faisant, accompagnant les rites, déboires et espoirs, les périlleuses amitiés.

   

Maintenant,

            Tourbillon de rentrée, Barenboim est passé par Paris avec son orchestre de paix pour un Schoenberg parfait, un Wagner emporté. Homme de confiance et d’action, il a embrassé chacun de ses musiciens.

            Rentrée de France Musique, sa nouvelle grille, ses nouvelles émissions : les instabilités du changement.

            Des Lycéens passent dans la rue, nouveau programme, nouvelle peau, nouvel espoir.

            Derniers soleils, avant la fatigue qui saisit trop tôt quand le cœur reconnaît avec effroi la menace irrécusable de l’automne. Le soleil du soir s’abîme lentement.

   

Demain

            L’inévitable série de bonnes résolutions pour une rentrée : travailler plus, arrêter de fumer, être plus régulier, aller en bibliothèque, se lever plus tôt chaque matin, aller jusqu’au bout de chaque projet… celles de chacun.

            Et celles des autres, dont on aimerait tenir les fils : moins de parole sur France Musique (et dire que je le pense !), pas de concerto de Mozart par Pierre Laurent Aimard, un concerto pour piano de Dutilleux, aucune Cantate de Bacri, pas de Houellbecque, des discours inspirés, des envolées, des amis fidèles, des pubs poétiques, des matins lumineux, des nuits moins angoissées, des trains ponctuels, des créations fructueuses, des silences chantants, des âmes sentinelles, des rêves réalisables, …            

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