Vertige de beauté : dernier concert de Brendel.
On imagine l’homme dans sa loge. Il boutonne son impeccable chemise blanche, passe un dernier coup de peigne dans ses cheveux gris, ajuste sa queue-de-pie, vérifie ses boutons de manchette, se regarde dans le miroir et passe le doigt sur ses lunettes : pour la dernière fois de sa vie, Alfred Brendel va jouer à Paris. Et pour faire ses adieux, on a besoin de ses amis. Ceux de Brendel sont Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert. Le maître a donc convoqué ses compagnons de toute une vie pour la soirée.
Ce sont les mélancoliques Variations en fa de Haydn qui ouvrent la soirée. Miracles d’équilibre, de sonorité, de trajectoire. Violence retenue au centre et consolation avec le retour du thème. Puis une sonate de Mozart, complexe et contrapuntique. Le pianiste suit comme personne chaque voix, structure et perle chaque thème. On est éblouit par la transparence incandescente du mouvement lent et par l’équilibre des silences. Puis c’est le compagnon de vie : Beethoven et sa « quasi una fantasia ». Arrachée d’un geste avec des sonorités lointaines presque imperceptibles, avec une tenue et une énergie. Avec de la juvénilité. Brendel chante, danse, impose et commande la beauté.
Ultime récital, ultime sonate de Schubert. Contemplation désertique d’un premier mouvement, désolation glacée du deuxième, résonances métaphysiques du troisième, humour et gouffres du dernier. Alfred Brendel a suspendu l’espace d’instants quelques thèmes ; il a chanté l’intimité, il a proposé la grâce. C’est déconcertant d’être ainsi face à la beauté, démuni, sans arme pour l’affronter cette terrible beauté : Le vertige de la beauté. On y laisse des parcelles de son âme, et si comme le dit Novalis « rien n’est plus accessible à l’esprit que l’infini », alors Brendel a été le messager, le grand messager vers ces contrées.
Et comment parler de cet ultime impromptu de Schubert. Le pianiste a levé sa main au ciel, notre coeur était déchiré.

