Promenades : un printemps à Prague.
Prague, ses rues et ruelles doucement colorées, ses places au charme slave, son soleil écrasant d’Europe centrale, sa montée vers le château, ses toits suspendus, ses clochers arrondis, son fleuve silencieux (la Moldau), le pont Saint Charles (et ses touristes exhibant leurs chairs flasques), ses pavés sous vos pieds, ses musiciens aux coins des rues ou dans les cafés, cette langue aux accents chaleureux, vos yeux levés au ciel pour l’architecture, vos visions : Mozart se faufile avec Kafka dans les impasses, Dvorak et Smetana chantent accoudés à une terrasse. Prague, un moment de bohème car au sommet de vos tours fiévreuses faiblit maintenant la dernière clarté.
Le soir, sous une chaleur encore envahissante, jambes usées par de longues marches :
Un concert, un chef.
Un orchestre.
Deux oeuvres.
Erwartung de Schoenberg, crée ici même par Zemlinsky. Et ce soir de mai 2008, avec Deborah Polaski (sa tunique noire aux bandeaux ocres et aux manches rouges semble issue d’un tableau de Klimt). Une oeuvre austère, une vison dense, serrée par les interprètes. Des musiciens attentifs, précis et une soprano sombre, à l’intonation impeccable, au timbre simple, glaciale donc…expressionniste. Terreur de la découverte d’un corps dans la forêt pour une fin éthérée, suspendue. Et Deborah digne, hiératique.
Concerto en ré min de Brahms avec le méconnu (injustement) Rudolf Buchbinder (pianiste remarquable autant pour l’intensité expressive que pour la maîtrise technique). Et un moment, remarquable d’entente entre le chef et le pianiste pour une oeuvre donnée d’un seul trait, inspirée, généreuse, version extérieure – certes – mais si vivante : jubilation. Peut-on dire que nous avons été ému ? Au risque de déplaire aux critiques rabat-joie. Oui, je le fus.
Un chef ? Zdenèk Macal. Homme de tradition, de lyrisme, d’autorité, d’humour. Le geste suspendu et précis pour Schoenberg, l’explosion et l’assurance pour Brahms. Une baguette plus expressive que directive.
Un critique rabat-joie ? Xavier Lacavalerie : homme de culture, de plume. Homme savant au jugement argumenté. Le soir même j’avais décidé d’avoir une conversation musclée avec le bougon. Car il fait partie de ceux qui disent inlassablement, systématiquement, quotidiennement : « c’était mieux avant ! ». L’orchestre était mieux sous le communisme, on chantait mieux du temps de Stich-Rendall, on jouait mieux du temps de Serkin…..
Impossibilité de profiter de l’instant, de la musique. Les paramètres extra-musicaux (économie, marketing,…) semblent l’empêcher de savourer maintenant la moindre note de musique. Et la jeunesse, réduite à un lot de « petits-cons », ignares… Soit. Mais je n’ai pu admettre la vision d’un critique qui savait déjà qu’il n’allait pas aimer le concert avant même de l’entendre ; un journaliste qui bien sur n’applaudit pas au risque de se fatiguer les mains, fait la mou au moindre décalage qui rend, aussi, la musique vivante… Un homme passionnant (cf. son livre sur Wagner), mais surtout un critique plus loquasse pour parler gastronomie, un critique qui prône les bonheurs passés mais ne va plus jamais aux concerts… La conversation fut un rien mouvementée et je n’ai pas pu retenir cette phrase : « si tous les enjeux économiques et toutes les stratégies nuisent à votre écoute de la musique et si vous êtes incapable de profiter d’un concert, d’un instant, c’est qu’au fond vous n’aimez pas la musique. »
Sa réponse : « c’est peut-être ça » !
Le lendemain, marche matinale avant le retour de la chaleur, attroupement de touristes devant une cristallerie, fraîcheur aux pieds d’une église aux couleurs pastels, café sur une place entourée d’arcades, cartes pour LC**, G**.
Et le visage d’une serveuse au regard doux, les yeux bleus légèrement bridés et nostalgiques, les cheveux presque auburn. Il suffit de l’imaginer chantant une dumka et vous avez la définition de cet ineffable charme slave.
Le midi, Zdenèk Macal nous invite à déjeuner. Rencontre avec un homme cabotin, le regard bleu (lui aussi) et franc, l’anecdote facile, la blague assurée. Mais Macal est aussi un chef concerné, engagé. Il parle des problèmes de salles de concert en France, évoque l’administration tchèque et des ses relans de communisme, son admiration pour Ashkenazy, son respect pour Deborah Polasky arrivant à la dernière minute pour remplacer au pied levé la chanteuse initialement prévue pour Erwartung, son plaisir à diriger les Danses slaves de Dvorak un soir de 31 décembre, ses souvenirs de Bernstein, ceux de Besançon (qu’il a remporté) et dont il sera le directeur artistique pour le prochain festival, …
Je lui parle de l’orchestration de Schoenberg, lui évoque la fin de l’oeuvre, lui demande combien de fois il a joué le concerto de Brahms (c’était la 25 ème fois avec Buchbinder, ce qui explique la complicité) ; je lui demande comment on fait pour apprendre une partition comme Erwartung.
Il répond avec générosité. Il fait partie de ces grands artistes (comme Horowitz) qui ne se déplacent pas sans sa femme, vous invite à sa table ou le vin et les bons plats abondent ; il est de ces artistes séducteurs. Et l’on retrouve dans sa direction le même appétit de vivre, la même volonté de faire « avancer les choses ».
Et puis, le taxi arrive pour vous mener à l’aéroport. Dernière aventure sur les pavés de Prague avec un chauffeur peu prudent qui conduit à vive allure ; pour quelques journalistes la digestion fut douloureuse !
Et la bohème, un souvenir.

