Andante Teneramente.
Pourquoi faudrait-il être un vieux Kempf, Serkin ou Arrau pour jouer les crépuscules de Brahms. La jeunesse n’a pas besoin du temps pour parler de la mort. Rilke, Rimbaud et les autres le savent. Mieux que personne. Hélène Grimaud, Marie-Josèphe Jude n’ont pas attendu quarante ans. Geoffroy Couteau n’attendra pas les trente.
Que ces berceuses ont chanté mon adolescence : je ne le cache pas. L’Andante teneramente de l’op. 118, entendu puis écouté ; chanté puis joué. Musique de consolation, de retenue : de désespoir. Non pas de mort, mais de désespoir vers la souffrance de la beauté, ce premier degré du terrible. Et le terrible est en son essence l’intensité de l’existence (divine). Alors n’allons pas parler d’une musique funèbre… Car avec ces quelques pièces, confiées au confident (le piano), la beauté est ici l’expression visible du Bien ; et le Bien la condition métaphysique du Beau et donc si c’est bien le cas en même temps source dans l’inspiration artistique de sa propre expression.
Geoffroy Couteau ne cherche pas dans ces pièces une quelconque originalité (comme le faisait Grimaud), il lit le texte ; mais comme s’il s’agissait de la bible. Il mesure chaque tempo, pèse chaque accord, chante chaque thème avec pour seule ambition : le naturel. Il respire. Noble, soucieux, et même bienveillant, il ne cherche pas la couleur mais seulement la lumière. L’Intermezzo Andante qui clôt l’op. 118 est une prière. Un respect. Chaque retour de thème serre le coeur par ses voix intérieures, par son implacable avancée car la traversée est faite. Rien n’est brillant ici (et la prise de son pas toujours flatteuse). Rien n’est chargé. Tout est retenu. Et les mots du pianiste sont à la hauteur de son jeu : « Il me semble qu’il s’agit la plupart du temps d’un dialogue intérieur qui porte un vécu mais ne se met pas en scène. Témoignage très intime, sincère de la difficulté à vivre le mystère de l’existence, elle n’en exprime pas pour autant uniquement la souffrance, bien au contraire : certaines pages révèlent une plénitude et une paix intérieure extraordinaires » et c’est pour cela aussi que Geoffroy Couteau prend le temps de poser les silences et d’écouter chaque harmonie. Et c’est rare, à notre âge, d’avoir l’audace de prendre son temps : j’en sais quelque chose ! Qui osera lire, écouter, parler. On sait déjà que certains critiques n’y trouverons pas les gouffres métaphysiques de Katchen, les douceurs consolatrices de Kempf. Ils y entendront un Brahms « frais », pas aboutit, ect… tout ce qu’il est convenu et facile de reprocher à notre jeunesse.
Mais ce n’est pas cela que l’on cherche : ni métaphysique, ni sagesse ou paix. On perçoit, on éprouve, on formule. Simplement et rien d’autre. « le chant raisonnable des anges s’élève du navire sauveur » disait Rimbaud. Notre mérite : on sait ou se trouve le navire. Une voix, simple, pure (osons le mot) alors que d’autres de nos contemporains cherchent, avec un réel bonheur et réussite, l’artifice (D.Fray), la virtuosité (B. Chamayou), l’élégance (Neuburger). Geoffroy Couteau prend simplement le temps. Parmi le grand bruit et l’agitation, il murmure l’Adagio qui ouvre l’op. 119 (écoutez!). Il ne sera pas entendu, il sera maudit. Mais le souffle reste, le bruit s’éteint.

