Un 8 mai, quelque part
Nous croyons qu’une fois n’est pas coutume ; pour cela je vous donne un geste quotidien. En ce 8 mai radieusement ensoleillé, sur une partie de mon bureau, à gauche, une colonne de livres ouverts chaque jour.
Voilà le rituel :
Jean-René, l’indispensable, le 8 mai 1958 :
« Être obligé de repousser ces flots de vie qui vous montent à la tête, comme des flots de sang ; se vider volontairement, se dénouer, se défaire. »
Jacques, le tourmenté, le 8 mai 1917 :
« La guerre, dans le domaine de l’esprit, n’aura été qu’une commotion, comme la Révolution. Elle peut en faire tomber quelque chose, comme les fruits d’un arbre qu’on secoue. Mais ce sera simplement ce qu’il portait déjà. L’esprit seul peut produire de l’esprit. Tout ce qui le tente et le travaille n’est que pluie, neige, soleil ou tempête, ne peut que l’arroser, le mûrir ou l’ébranler ; mais lui seul crée. »
Jean-Patrick, le social, le 8 mai 1970 :
« Nous ne faisons que travailler. C’est aussi que nous sommes diminués (harassés) donc moins productifs. Mélissa tape toute la journée, je traduis toute la journée. Nous n’avons plus un rond. Je tanne Rénova. Demain je passerai chez Lévy. Il est question de 1000 F d’avance lundi, ce qui serait bien arrangeant. En tout cas, pour ce qui est du travail, ce mois va être un sacré tunnel. »
Jean-Luc, le sulfureux, le 8 mai 1989 :
« Besançon. 10H30
Soleil
Suis rentré à Paris. J’abandonne un peu ce cahier. Est-ce que je sais ? Je ne crois pas à grand chose.
Lecture : Un thé au Sahara de Paul Bowles
Travail sur Les Adieux.
Refusé à la Villa Médicis. Olé !
Quelques séducteurs encore. Je croise Ron parfois. On parle, on rit.
C’est difficile ! Est-ce que je sais ? »
Gérard, le précis, le 8 mai 1998 :
« Acheté un bouquet de lilas à l’homme qui se poste tous les ans place de la Bastille, devant la banque de France. N’ai travaillé à rien ni rien lu parce que je suis resté effrayé par ce cortège de terreur des beaux jours. Qu’a pu donc être au jour le jour la conscience solitaire de Brahms ? »
Eugène, le soucieux, le 8 mai 1855 :
« J’écris à Dutilleux :
Mon cher ami quand j’ai vu avant-hier dans vos mains et sous vos yeux la petite esquisse de Tobie, elle m’a paru misérable, quoique cependant je l’eusse faite avec plaisir. Enfin, quoi qu’il en soit de cette impression, je me suis rappelé après votre départ que vous aviez regardé avec plaisir le Petit lion qui était sur un chevalet. Je souhaite bien ne pas me tromper en pensant qu’il a pu vous plaire : je vous l’aurais envoyé tout de suite sans les petites touches nécessaires à son achèvement et que j’ai faites hier. Recevez-le avec le même plaisir que j’ai à vous l’envoyer, et vous me rendrez bien heureux.
Il est encore frais dans certaines parties : évitez la poussière pendant deux ou trois jours. »
Virginia, la douce mélancolique, le 8 mai 1897 :
« Nessa, Georgie et moi sommes allés le matin à la banque chercher la coffre de Stella & Jack. En cours de route, un fiacre s’est retourné dans Piccadilly – je l’ai vu suspendu entre ciel et terre – le cheval décollant du sol et le cocher bondissant de son siège. Heureusement ni le cheval ni le cocher n’eurent de mal, en revanche la voiture était hors d’usage – j’ai ensuite à nouveau trouvé moyen d’apercevoir un homme en train de se faire écraser par un omnibus, mais de Piccadily Circus où nous étions, il était impossible de distinguer les détails. »
Huguenin, Rivière, Manchette, Lagarce, Pesson, Delacroix et Woolf ont vécu un 8 mai sur terre. Et chacun, par ce que les affres de la création sont au centre de leur vie, utilise le journal comme confident, conseillé, ami. Consignation scrupuleuse, impossibilité de tout dire. Jean-René Huguenin veut changer de peau avec le printemps, Jacques Rivière souffre dans un camp de prisonnier, Jean-Patrick Manchette pense déjà à sa fin de moi, Jean-Luc Lagarce ne supporte plus l’insolente beauté des garçons, Gérard Pesson souffre de sa passivité, Eugène Delacroix ne veut plus de l’inachèvement et Virginia Woolf arpente les rues…. et chacun pense à son œuvre.
Et vous ?

