Promenades : Créteil Soleil

Canat de Chizy, Adamek, Lenot, Deshaulle, Mâche, Pesson, Pécou, Schoeller, Hersant, Gagneux, Chauris, Cohen : mes amis du Week-end.

Pas moins de 10 créations, vivantes, en trois jours.

Créteil, 1h30 de trajet pour moi, le bout du monde : la désolation. Traverser « Créteil Soleil », centre commercial, pour atteindre la bien triste Maison des arts. Béton, architectures lourdes, massives, grises. Pas d’horizon. Lieu d’accostage pour les « îles de découvertes » de l’Orchestre national d’île-de-France. Salle à l’acoustique peu flatteuse, le concert débute par Stravinsky et sa danse d’éléphants. Mais le pire a suivi. La création de la Sinfonietta pour timbales et orchestre de Jacques Deshaulle, musicien de l’orchestre. Si l’on peut constater un retour des compositeurs instrumentistes (Escaich, Beffa, …), ce n’est pas toujours un bonheur. Ici : le comble du ridicule. Une œuvre hybride et mal orchestrée. Trois mouvements bien sûr (vu le titre !) et l’on passe des souvenirs incertains d’une musique française, à un lamento vers un catastrophique troisième mouvement avec sons enregistrés, guitare électrique et cadence de timbales. Le compositeur-interprète s’est écrit son concerto, il s’est fait plaisir ! Brave homme.

Heureusement le reste du programme était d’une autre tenue. Les mysteries of the Macabre d’un Ligeti inventif et comique (avec le son impeccable de David Guerrier), A song of Joys d’Edith Canat de Chizy toujours à la recherche d’une matière insaisissable. Mais aussi la découverte, fascinante d’Ombre Cri d’Ondrej Adamek. Œuvre grouillante d’idées, de qualité sonore, de lisibilité de trajectoire. Trompette virtuose dans les aigus, choeur de « silence, silouence, si loin, si loi, sila » et orchestre percussif, nappe de sons inventés. Adamek écrit une histoire. 

Le lendemain, au Théâtre de la Ville avec son public bruyant, son milieu musical au grand complet (avec une brochette de collègues) c’est le prince Tharaud qui invente une autre histoire : la confrontation de l’Histoire. Une première partie consacrée à l’œuvre pour claviers de Pécou (j’ai aimé le disque, cf. Classica : moins le concert). Et une seconde partie – à l’instar d’une expérience Rameau – confronte sous forme de miroir les Ordres de Couperin avec des pièces commandées pour l’occasion.

Le bonheur est inégal. Certains compositeurs ne semblent pas s’être tués à la tâche. Renaud Gagneux se contente de quelques sons de cloches assez sommaires, Philippe Hersant ne prend pas de risque. François-Bernard Mâche se moque avec élégance des ornements de Couperin, Pesson réécrit les silences avec poésie (sauf que le public tousse dans les instants de grâce) et Philippe Schoeller, avec une belle énergie, une rage fulgurante, donne une page bien vivante. Et quelques moments de suspension d’un pianiste à l’articulation claire, inventive. Quelques Couperin entendus.

Et dimanche, à nouveau l’exil vers « Créteil Soleil » pour quelques moments, heureusement, de lumière. Tree Line de Toru Takemitsu à l’orchestration transparente, fiévreuse d’attente, les Sept Haikaï de Messiaen déjà classique sous les doigts connaisseurs de Jean Dubé. La joie contagieuse de Jay Gottlieb pour l’Eros Piano de John Adams et pour le naufrage du Rivage de Denis Cohen, partition bavarde, confuse, bruyante et souvent agressive. C’est l’ami Yves Chauris qui donne l’éclat de la jeunesse avec une partition écrite au conservatoire en 2002. Ce ne sont que l’urgence de l’expression, l’emportement de l’espoir, la volonté de trouver un chemin qui donnent l’état de …Solitude, récif, étoile…, page inspirée, construite, envolée. Créateur discret, exigent, honnête et soucieux, Yves Chauris sera écouté.

Méandres, non plus attente, mais immanence, discussion nocturne avec LC**�

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Promenades parisiennes : Festival Présences, suite et fin

Soleil, presque irrévérencieux en ce début mai. Cité de la musique, de jeunes gens, parfois dénudés, allongés sur les pelouses ; d’autres, rangées de lunettes de soleil, sur la terrasse du café de la musique. Un air, assez prononcé, d’été. Et un public relativement important pour les concerts du festival Présences. Comme chaque édition : des bonnes et mauvaises découvertes. Mais une certitude, le festival éclaire les affres de la création : entre hybridités et souvenirs nostalgiques de la modernité, entre facilités et banalités. 

Alors, on oubliera, les courtes pièces de Magnus Lindberg, les Silhouettes (grises et bien monotones) de Yan Maresz pour orchestre à cordes. Mais le pire n’était pas encore entendu en ce vendredi soir. Rien de honteux pour l’instant.

Période de cinéma oblige :

Pour les palmes du plus grand ennui, décorons :

- Toshi Ichiyanagi pour une partition hasardeuse à tous points de vues…

- Olivier Meston avec une interminable pièce pour violoncelle et piano, sans changement de tempo, avec quelques gestes romantiques assez maladroits et bizarrement écrits pour le violoncelle.

- Jean-Louis Agobet avec Sectio (création mondiale) et son « catalogue d’effets » aux coups de grosse caisse tapageurs.

- Le grand prix revient à Jean-Luc Darbellay pour la partition la plus ennuyeuse. Bravo ! Dix minutes annoncées sur le programme sont devenues vingt minutes au concert. Un long moment pour cor (à l’écriture extrêmement sommaire) et ensemble. On avait déjà eut droit à un concerto pour cor du même Darbellay lors de Présences à Montpellier (je ne comprends pas vraiment les doublons du festival d’ailleurs ; c’est la même chose pour Jean-Louis Agobet). Ici, on a retrouvé sans joie les interminables chromatismes retournés, les mêmes jeux d’échos (enfantins dans la facture), les mêmes gestes grossiers et, j’ose le mot : de la vulgarité. 

La palme du respect revient à : François-Bernard Mâche avec ses quarante minutes de musique (Taranis pour récitant, chœur et orchestre). Musique monde qui refait l’histoire, Cantate spirituelle avec récitant, musique géologique. Travail de titan. 

Les palmes de musique poétique reviennent à : 

- Philippe Schoeller avec The Eyes of the Wind, pour violoncelle et orchestre. Musique de lumière, d’attente, d’écoute.

 - Akira Nishimura pour Corps d’arc-en-ciel, partition somptueuse, fantaisie contemplative aux couleurs délicates et raffinées.  Ainsi la création.

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Un 8 mai, quelque part

Nous croyons qu’une fois n’est pas coutume ; pour cela je vous donne un geste quotidien. En ce 8 mai radieusement ensoleillé, sur une partie de mon bureau, à gauche, une colonne de livres ouverts chaque jour. 

Voilà le rituel :

   Jean-René, l’indispensable, le 8 mai 1958 :

« Être obligé de repousser ces flots de vie qui vous montent à la tête, comme des flots de sang ; se vider volontairement, se dénouer, se défaire. »

    

Jacques, le tourmenté, le 8 mai 1917 :

« La guerre, dans le domaine de l’esprit, n’aura été qu’une commotion, comme la Révolution. Elle peut en faire tomber quelque chose, comme les fruits d’un arbre qu’on secoue. Mais ce sera simplement ce qu’il portait déjà. L’esprit seul peut produire de l’esprit. Tout ce qui le tente et le travaille n’est que pluie, neige, soleil ou tempête, ne peut que l’arroser, le mûrir ou l’ébranler ; mais lui seul crée. »

   Jean-Patrick, le social, le 8 mai 1970 :

« Nous ne faisons que travailler. C’est aussi que nous sommes diminués (harassés) donc moins productifs. Mélissa tape toute la journée, je traduis toute la journée. Nous n’avons plus un rond. Je tanne Rénova. Demain je passerai chez Lévy. Il est question de 1000 F d’avance lundi, ce qui serait bien arrangeant. En tout cas, pour ce qui est du travail,  ce mois va être un sacré tunnel. »

   Jean-Luc, le sulfureux, le 8 mai 1989 :

« Besançon. 10H30

Soleil

Suis rentré à Paris. J’abandonne un peu ce cahier. Est-ce que je sais ? Je ne crois pas à grand chose.

Lecture : Un thé au Sahara de Paul Bowles

Travail sur Les Adieux.

Refusé à la Villa Médicis. Olé !

Quelques séducteurs encore. Je croise Ron parfois. On parle, on rit.

C’est difficile ! Est-ce que je sais ? » 

  Gérard, le précis, le 8 mai 1998 :

« Acheté un bouquet de lilas à l’homme qui se poste tous les ans place de la Bastille, devant la banque de France. N’ai travaillé à rien ni rien lu parce que je suis resté effrayé par ce cortège de terreur des beaux jours. Qu’a pu donc être au jour le jour la conscience solitaire de Brahms ? »

  Eugène, le soucieux, le 8 mai 1855 :

« J’écris à Dutilleux :

Mon cher ami quand j’ai vu avant-hier dans vos mains et sous vos yeux la petite esquisse de Tobie, elle m’a paru misérable, quoique cependant je l’eusse faite avec plaisir. Enfin, quoi qu’il en soit de cette impression, je me suis rappelé après votre départ que vous aviez regardé avec plaisir le Petit lion qui était sur un chevalet. Je souhaite bien ne pas me tromper en pensant qu’il a pu vous plaire : je vous l’aurais envoyé tout de suite sans les petites touches nécessaires à son achèvement et que j’ai faites hier. Recevez-le avec le même plaisir que j’ai à vous l’envoyer, et vous me rendrez bien heureux.

Il est encore frais dans certaines parties : évitez la poussière pendant deux ou trois jours. »

  Virginia, la douce mélancolique, le  8 mai 1897 :

« Nessa, Georgie et moi sommes allés le matin à la banque chercher la coffre de Stella & Jack. En cours de route, un fiacre s’est retourné dans Piccadilly – je l’ai vu suspendu entre ciel et terre – le cheval décollant du sol et le cocher bondissant de son siège. Heureusement ni le cheval ni le cocher n’eurent de mal, en revanche la voiture était hors d’usage – j’ai ensuite à nouveau trouvé moyen d’apercevoir un homme en train de se faire écraser par un omnibus, mais de Piccadily Circus où nous étions, il  était impossible de distinguer les détails. »

    

Huguenin, Rivière, Manchette, Lagarce, Pesson, Delacroix et Woolf ont vécu un 8 mai sur terre. Et chacun, par ce que les affres de la création sont au centre de leur vie, utilise le journal comme confident, conseillé, ami. Consignation scrupuleuse, impossibilité de tout dire. Jean-René Huguenin veut changer de peau avec le printemps, Jacques Rivière souffre dans un camp de prisonnier, Jean-Patrick Manchette pense déjà à sa fin de moi, Jean-Luc Lagarce ne supporte plus l’insolente beauté des garçons, Gérard Pesson souffre de sa passivité, Eugène Delacroix ne veut plus de l’inachèvement et Virginia Woolf arpente les rues…. et chacun pense à son œuvre.

Et vous ?

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