Promenades d’une semaine parisienne

Ce n’est pas chose simple que de donner une dimension aux Impromptus de Schubert ; une grande, une vraie. Ce lundi soir, Philippe Cassard a tenté ; il a réussi. Parce qu’il prend son auditeur et ne le lâche pas. Parce qu’il propose, chante, impose. Philippe Cassard nous mène, à chaque instant, sur les bords d’une frontière, sur les limites d’une contrée obscure dont les confins sont ceux de la rupture. Ces paysages expressionnistes, grimaçants, douloureux. Plus d’une fois, on risque, on tente. Le son, à la limite de saturer, le pianiste de craquer, l’auditeur de fuir. Mais, par miracle, Cassard réconforte et se rachète.

Par instant, il console. Sauvé, soulagé, meurtri : on accepte la confidence. La Sonate D 959, jouée en deuxième partie, est moins aboutie, moins pensée ; alors les traits sont forcés, parfois déformés. Cassard est l’homme qui nous fait cheminer vers les frontières, il danse sur ces limites fébriles, sensibles, incertaines. Jamais il ne les franchit : il reste l’équilibriste.

C’était un lundi soir au Théâtre des Champs-Elysées.

Le lendemain, même lieu avec un autre pianiste. On a peine à croire qu’Aldo Ciccolini a 83 ans. Il chante son Schubert avec coquetterie, afféterie parfois. Il tient ses Tableaux d’une exposition avec force et vigueur. La grande porte de Kiev s’ouvre sur un jardin féerique. Aldo impressionne par ses ressources sonores. Pas de faiblesse ; la certitude de ce qu’il doit dire. Il dit, il partage. Implacable, le pianiste donne. Et le cœur se serre lors d’un bis (Nocturne de Chopin), sucré, doux, renversant. Et le public a rêvé l’espace d’un instant ce mardi soir.

Mercredi : les deux magots. Le prix littéraire revient à André Tubeuf pour l’Offrande musicale. Dans le café, bondé, un pianiste un peu perdu (aussi) me parle de Stockhausen. J’écoute.

Dîner avec AK** ; elle me dit ne plus croire en les évangiles. Elle m’écoute, elle est ma bienveillante.

Jeudi matin, au CNR, un colloque sur Mai 68 et la musique : un bastion de résistants pense avoir fait la révolution. Renaud Gagneux ne s’en est pas remis, Alain Louvier croit ironiser, François Nicolas analyser. Utopies. Parfois ridicules. On ne devrait pas parler du passé, de l’Histoire.

Déjeuner avec J** ; il me conforte dans l’idée de faire un voyage seul au Sénégal. Il le faisait à mon âge. On parle de Senghor qu’il apprenait de mémoire.

Une femme manque une marche et choit.

Jeudi soir : F** m’invite aux Ballets de l’opéra. Initiation. Balanchine, Noureev et Forsythe. Belle austérité de Balanchine, classicisme coloré de Noureev, énergie inventive de Forsythe. Histoires de corps, de groupes, de gestes. Pas d’argument, ni d’artifice chez Balanchine, fresque narrative chez Noureev, danses multipliées et lumières foncées pour Forsythe. Les reflets chavirent; vélocité d’un corps, poésie d’un pas, souvenir d’un geste. Un homme court à en mourir et son cœur bat ah comme il bat. Je pense aux cœurs courageux, transpirants, courageux comme ces femmes. Pour nous qui n’avons pas de mots, pas de geste, distinguant ces lumières fugitives, ces halos qui sautent, il faut donc en tout cas que cet homme qui court soit une image. C’était jeudi à la Bastille.

Samedi, de retour de la douce Suisse, je retrouve avec AK** le jeune Aldo pour 3 concertos, pas moins. C’est avec la même concentration et la même certitude que Ciccolini enchaîne le double de Poulenc, le quatrième de Saint-Saëns, et celui de Schumann. Plénitude du son, énergie des attaques (on croirait entendre des trompettes dans son thème du dernier mouvement), prouesses techniques, suavité de certaines phrases. Son concerto de Schumann est serein, articulé, parfait et fasciné par ses réponses. Une leçon vivifiante de beauté qui justifie notre passage sur cette planète. Un rêve.

Dimanche, gris alors que le lac Léman, hier, portait son soleil comme un miroir, chantait son printemps. Un café avec A**, il me parle simplement de : sa vie. L’inconnu porte l’espoir. Comme sur le quai désert, la Seine dépliée (il me dit qu’il se plie à ses rêves) ; un mouchoir bleu sur le macadam. Paris sous la pluie.

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