Une journée avec Pascal

    

« Etre snob, c’est se condamner à “avoir l’air” plutôt que d’être. »

Une amie !

   

Dusapin. Midi. Une étude pour piano, lundi, à l’Opéra Comique, par l’ami David Violi. Après l’Op. 110 de Beethoven inspiré et des Debussy colorés (quelques études et l’Isle Joyeuse), l’Etude n° 6 de Dusapin. Etude sur un temps figé, sur l’immobilité jusqu’à l’implosion. Avec élégance, le compositeur tourne autour d’une harmonie, sans jamais user ni l’idée, ni le geste. Comme chacune des études, celle-ci est dense, construite. Etude du son et de la durée stagnante.

Dusapin. Soir. Roméo et Juliette à l’Opéra Comique. Et le Paris musical défile. Marie-Aude Roux et son inaltérable chignon, Nicolas D’Estienne d’Orves avec son gilet et son écharpe rouge, l’inusable et rock’n roll Elisabeth Chojnacka, Eric Naulleau en compagnie d’Elisabeth Quin, Juliette Deschamps avec CDP**, R** avec M**…

Tout ça pour ça : une mise en scène assez réussie mais une musique pâle et un livret prétentieux. « Nous ne voulions pas de drame entre les personnages seulement un drame entre le texte et la musique » écrit Pascal Dusapin. Certes, mais il est sans doute plus facile de ne pas faire d’action, plutôt qu’une. Alors Dusapin/Cadiot font semblant. On fait croire à une histoire, on vous fait croire que c’est intelligent mais aussi…. drôle. Tant qu’à faire.

Certaines scènes sont interminables, d’autres gâchées par un livret boursouflé, le travail d’orchestre presque inexistant et les facilités : envahissantes. Oui, c’est le Dusapin des années 80 – sans doute autre aujourd’hui –  il fallait faire l’intello, le drôle…

Dommage, car la mise en scène propose quelques idées, l’utilisation de l’électronique comme prolongement des voix ou de l’orchestre est également bien faite. Mais, convoquer l’Amour, la Mort, l’Humour, l’Absurde, le Philosophique…. c’est, comme dit une amie, « se condamner “à avoir l’air” plutôt que d’être » : un poil snob !

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Suspension, sourire… et conversations

  

Ainsi donc :

après une semaine radiophonique, un éclair de printemps.

Et,

quelques pas de danse pour croire à la légèreté : deux ballets de Mats Ek à Garnier. Le premier, La Maison de Bernarda, froid, calculé, un peu long. Sans doute sinistre, parfois kitch. Notamment le duo avec le Christ. Mais le deuxième, Une Sorte de… : vivant, drôle. Deux couples égarés, réconciliés et entrecoupés par la fureur de la ville. Nolwenn Daniel, pliée dans une valise ; Nicolas Le Riche, les bras levés vers un ciel. Miteki Kudo épuisée par une danse avec Benjamin Pech. Une femme passe la serpillère : désespérée. Et la foule, rythmée, bouillonnante et imagée par Mats Ek. Les hommes se déchirent, s’entraident. Ils font semblant, marionnettes d’une société un peu folle. Et les idées ! L’espace, la lumière… Puis le rideau se referme, l’homme lève ses mains vers le ciel, elle – si frêle –  ne le rejoindra pas et reste du côté de la ville car la porte de l’intérieur est infranchissable. Puis : sommeil. Et si cela n’était qu’un rêve. Nicolas Le Riche se couche. D’ailleurs, c’est bien lui – au détour d’un saut –, qui propose une définition de la grâce par sa suspension. C’est donc un rêve.

F**, à mes côtés, reste de marbre. Elle n’applaudira pas la performance : ces jeunes gens saluent ; il ne reste plus que quelques éphémères et radieuses images de leurs pas sur la scène.

  

Et,

un livre. Un poème. Un reste de vie, un souvenir. Philippe Jaccottet ne laisse presque plus rien. Fragments, étirés, retirés d’un imaginaire encore foisonnant. Quelques images (« Paroles tenant à la terre par leur tige invisible »), les mémoires et les obituaires de ses amis disparus. Ce peu de bruit, est une musique silencieuse. Et pourtant, tout est doux, savoureux : cette sorte de sourire que sont parfois aussi les fleurs, au milieu des herbes graves. Le sourire de Philippe Jaccottet est mélancolique, mais c’est un sourire. Il propose car il sait que là où tout se fige : il faut savourer l’image. Il regarde et contemple. Le temps. Car il sait exactement ce qu’il a tant de fois ressenti et essayé de dire : un creusement de l’espace-temps jusqu’à l’infini. Calme lecture.

  

Et,

  

longue discussion avec J**. Café avec B**, radieuse et drôle. Le soleil dans ses cheveux. Quelques phrases échangées avec G**.

Et,

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Vous êtes poètes

    « C’est un rêve modeste et fou

 il aurait mieux valu le taire

vous me mettrez avec en terre

comme une étoile au fond d’un trou. »

Aragon   

            Il n’y a pas besoin d’écrire des poèmes pour être poète. C’est seulement une voie de la perfection par la contemplation. Est poète celui qui écoute, voit, entend. Celui qui attend et ce souvient d’un temps immémorial. C’est une forme de la création : une certitude. La poésie est un indispensable artifice de la vie car c’est écrire autre chose, voir au-delà d’un chemin ; c’est dépasser une technique. Une façon de vivre : à côté. S’inscrire dans la pensée de l’immédiat, une raison de l’admiration. C’est considérer d’aller vers la connaissance, mais aussi l’impossibilité, l’impuissance même d’un homme face au monde, à ce monde. Comme s’il suffisait d’aller vers l’inachevé en tenant, avec peu de bruit, un journal du quotidien.

Domaine personnel, le poète est aussi celui qui laisse le mystère sur sa vie, celui qui ne guérit jamais de sa jeunesse, celui qui note une phrase sur un bout de papier, un coin de table. Blessure mystérieuse, révélation simultanée de la vie et de la mort, de l’instant et du temps éternel. N’est-ce pas aussi et surtout le désespoir de l’impossibilité, de l’impuissance. 

En fait, le poète : c’est l’écolier chassé qui pleure dans les blés car l’oiseau qu’il désire ne veut pas se poser.

            Je suis d’accord avec vous, c’est aussi une superficialité, un maniérisme. Libre de préciosité et qui nous dit la vie, le regret. Obsessions complexes. Cohérence profonde, avec ses horizons successifs. Pour vous, pour moi, c’est croire à la beauté d’une lumière sur la carrosserie d’une voiture, c’est un livre abandonné sur un canapé, une rangée d’âmes le long de la corniche, l’une prête à bondir, l’autre presque enchaînée. Souvenir d’une première fois, d’une caresse. Se dire que le quotidien peut-être poésie. C’est cela le poète. Aragon – Char – Rimbaud – Jacob – … il seraient morts pour donner une définition de la poésie. Mais ils ne furent pas seuls.

Nous sommes.

Poète : don mystérieux, sceau des puissances supérieures.

Poète : une infirmité ou une malédiction. 

Poésie : liaison particulière entre les diverses vies qui composent notre vie, et ces liaisons sont un devenir, une résonance intérieure, peut-être même le goût de soi-même.

Oui.

Oui, la poésie est l’émotion centrale. Croire au ciel bleu, à l’amitié de G**, au désarroi de A**, aux doutes de F**, aux silences de J**,… lever sa voix parmi ces chants tenus par des hommes. C’est espérer le bonheur dans un temps ou l’on ne peut pas être heureux. « Le bonheur existe, et j’y crois », disait Aragon. C’est un cri de la douleur contre ce qui menace et massacre le bonheur. Comment ne l’entendrait-on pas ? Pour écrire qu’«il n’y a pas d’amour heureux», il a fallu simplement avoir une haute idée de l’amour. Nous ne l’avons pas forcément. Ce bonheur auquel il nous demande de croire, ce n’est ni l’amour, ni un fait véritable. C’est la poésie même. 

  

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C’est un espoir

G**, l’amitié

L**, l’impossibilité

A**, l’envie

F**, l’incertitude

J**, l’absence

R**, l’inquiétude

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À la lumière croire

            C’est un homme, plié par les malheurs, de la même façon que G** me parle des siens, avec sincérité, amitié. C’est un homme qui voudrait à la lumière croire. Ses mains le long des barreaux, son regard rivé vers un semblant de ciel. Le souvenir d’une voix maternelle. Un ange. Elle lui dit que le soleil de vie s’est retiré de son corps : mon Dieu qu’il est blême ! Nul miroir pour voir la mort pâle. Il y a sans doute de quoi rire, croyez-moi. Mais ces barreaux, noirs, enlacés, froids pour un moment. Ce corps suspendu.

Le temps a lâché ses mailles et il ne reste plus que lui : l’espoir. Par un souffle retenu, il se tient sur le seuil de la vie et de la mort ; les yeux baissés les mains vides. Et la mer dont le bruit ne rend jamais ses noyers, son âme dispersée après lui, ses rêves broyés. Mais il espère. C’est pour cela que l’homme vit. Il espère.

Espoir sans raison. Ses amis sont des bourreaux, des gardiens d’enfer. Sa musique : son cœur qui par quatre fois ne s’arrête pas de battre. Avec violence. Déchirée, lyrique et désespérée : sa musique. Il entend ces voix denses et ces paroles sèchent comme le bêton à sa lèvre humide. La lumière reflet de ses songes. Allongé, assoupi, aux marges d’une vie, il chante. Il n’a plus rien : il chante. C’est Le Prisonnier de Luigi Dallapiccola. Si beau. A**, pour qui c’est la première fois, n’en reviendra pas.

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