Il paraît que :

- Le printemps est là!

- Hélène Grimaud élève des poissons rouges en Allemagne.

- Les chœurs de Radio France sont d’une grande précision.

- Anna Gavalda écrit un livret d’opéra pour Pascal Dusapin.

- La prochaine leçon de Jean-François Zygel sera : « Analyse du sérialisme à Darmstadt en juillet 1963 ».

- La création est la priorité du service public.

- L** n’attend rien d’autrui.

- L’on connaît bien, en France, la musique d’Hosokawa.

- Jean-Yves Thibaudet va jouer la sonate de Barraqué (et celles de Boulez en complément).

- L’on récite toujours des poèmes, ici et ailleurs. 

Nos rêves ont la vie dure (?)

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Luca Francesconi se souvient

francesconi1.jpg Les mesures du temps doivent sans doute au passé. Pas à pas, elles nous projettent vers un inachevé. Ce n’est qu’une aventure, à nous d’en jouer le jeu. Si notre mémoire est démentielle, si nos pèlerinages dans ces contrées heureuses et passées sont quotidiens, d’autres (sans doute plus avisés) avaient prôné une rupture. Elle a eu lieu, parfois avec bonheur. Mais certains, aujourd’hui encore, ne quittent plus ces paysages désolés, barricadés. Et l’Ircam, parfois les confortent. Luca Francesconi, lui, se souvient. Sa mémoire n’est que souvenir précis, choisi, et non cauchemars envahissants.

Qu’il se réclame comme le successeur de la « génération des pères » (Boulez, Berio et Maderna avec lesquels il étudia, ou Stockhausen) : c’est un fait. Réel, indéniable. Il en garde les tics, les gestes. Mais son enjeu, car l’homme est sans doute malin, serait : la « mémoire-séduisante ». Il y a chez lui cette noble volonté de la construction d’un sens, d’un langage oserait-on dire. L’auditeur ne se perd jamais car si par absence un paysage aride se pointe, aussitôt Francesconi vous rassure. Vous séduit. Diable d’italien, beau parleur !

La demi-heure d’Etymo passe et fascine parce que voix, électronique et ensemble ne font qu’un. Et Baudelaire, comme un Dieu, survient à la fin. Da capo a quelques harmonies suaves, consolatrices. A Fuco pour guitare et ensemble avance, volubile et virtuose. Limpide et claire, sa musique est un beau compromis (sans démagogie) pour une synthèse postmoderne. Ce disque s’écoute sans ennui, c’est en fait assez rare. Doucement, Francesconi reconstruit. On suit.

Etymo – Da Capo – A fuoco – Animus (Kairos)Luca FRANCESCONIIrcam
Ensemble intercontemporain
Susanna Mälkki, direction

   

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Promenade lyonnaise : voyage au Japon

           

   Le Curlew River de Benjamin Britten, mis en scène par Olivier Py, est sobre et sombre. On retrouve l’univers du Tristan qu’Olivier Py avait mis en scène à Genève. Un décor noir, vertical ébloui de temps à autre par un voile blanc, fugitif et immatériel. Chaque protagoniste est vêtu d’un noir, intense et charnel. Olivier Py, on le sait, est fasciné par le corps des hommes : il sculpte, architecture et construit l’espace scénique par les chanteurs. Rien n’est gratuit, chacun trouve sa place sur scène. Le rôle de la Folle, par le somptueux Michael Slattery (qui se révèle meilleur acteur que chanteur) n’est pas envahissant mais toujours mobile, expressif.

Uniquement des voix d’hommes

Et puisque la scène du Théâtre des Célestins est petite, Py utilise les hauteurs et profondeurs avec un jeu d’acteurs parfait, vivant. L’espace est occupé, l’œil ne s’ennuie jamais. Et la musique, alors que j’étais assis sur un côté de la salle et dans l’impossibilité de lire les sous-titres ; la musique suffisait. Âpre, nue. Peu de chose entre un souvenir de psalmodie grégorienne et un lyrisme contenu. Quelques harmonies frustes, rudes, parfois orientalisantes. Peu d’instruments, et tous présents sur scène : un défi. Une heure, uniquement des voix d’hommes (Britten écrit à merveille), pour une musique composée en 1964, presque dix années après un séjour à Tokyo car tout artiste, un rien mystique – Claudel par exemple -, est attiré par le nô japonais lors d’un séjour. La découverte est toujours forte, par son aspect dépouillé, par le rituel et la pureté de l’action, de l’âme.

Curlew River est une histoire ou l’allégorie devient réalité, ou la musique devient l’action, ou les chanteurs deviennent des moines, des frères dans la communion. La première eut lieu dans une église, à Oxford. Oratorio, opéra ? Sacré, profane ? Est, ouest ? Parabole d’église, c’est ce que voulait le compositeur. Sublime. Dans le sens ou cela élève l’esprit. Poignant de simplicité, nudité tragique. 

L’odyssée de l’espace

              Deuxième soir : pluie sur Lyon, son avenue de la République, ses commerces et son opéra, curieux mélange de modernité et d’académisme. Un lieu noir, branché et moderne ; les couloirs font penser à ceux d’une boîte de nuit, et l’intérieur de la salle : 2001, l’odyssée de l’espace. Nous prenons place, A** et moi, dans le vaisseau, des lumières oranges clignotent pour un décor futuriste. Mais c’est la poésie de Peter Eötvös qui fait effet : une mise en scène minimaliste pour un opéra, Lady Sarashina, raffiné, coloré.

C’est d’abord l’esthétique générale qui séduit : la beauté des costumes mise en valeur par une lumière subtile et précise. Tons pastel, lissés, stylisés dont les reliefs, un rien rêveurs, s’extraient du décor minimaliste. Rien n’est laissé au hasard. Et la musique, avec un orchestre savamment spécialisé, dosé, et une écriture vocale souple et lyrique sans démagogie, renforce l’idée de rêve. Onirique, l’œuvre est belle, séduisante. Peter Eötvös, l’un des compositeurs emblématique de notre époque, poursuit sa quête d’une musique naturelle, cosmique, inventive. Le livret, sans véritable action – une suite de tableaux poétiques – vous laisse un peu extérieur, mais peu importe. L’œuvre du compositeur n’est pas véritablement un opéra ; mais un songe, un paysage, un rire (la scène du chat), une prière (le requiem) : un poème.             

 Jeu de hasard

              Mercredi midi, dans l’amphithéâtre de ce même lieu, un concert avec des pièces de Robert Pascal. Une série de petites œuvres pour instruments solos reliés à un dispositif électronique. Rude. Série monotone, dont le dispositif n’apporte rien. Rien. Oui, rien. Il n’y a rien. Pas de travail rythmique, harmonique,… tout semble aléatoire. Ce jeu de hasard devient… hasardeux. Puis le compositeur prend la parole, il se justifie : « l’ambition est ici limitée ». Ouf ! L’homme est conscient. Conscient que ces idées sont : primaires. Il se justifie : « C’est un projet artistique autour des musiques d’aujourd’hui pour les enfants ». Ah d’accord ! A côté de moi, un enfant de 5 ans : il adore.  Zut : je suis trop vieux.   

          Longer les quais, côté Saône, direction le CNSM. F**, au téléphone, ne peut me dire si je marche dans le bon sens. En fait : non. J’arrive juste à temps pour écouter la musique de Raphaëlle Biston. Jeune compositrice, issue du CNSM de Lyon. Elle fait la musique que l’on entend dans les deux CNSM : petits bruits, souffles, gestes « post-pessonnien », silences, fragments de fragments,… heureusement, juste après, une œuvre, une vraie, une grande : Kosmos de Peter Eötvös pour deux pianos. Idées, mimétisme, espace, geste lyrique, jubilation. Bravo aux deux étudiants.      

Nô, oui et non

        Le soir, je retrouve A** : retour à l’opéra, pour le dernier du festival Japon : Hanjo de Toshio Hosokawa. Une musique exigeante, belle, raffinée avec quelques souvenirs de Takemitsu. Une écriture vocale tendue, lyrique (et merveilleusement défendue par les chanteuses : Claire Debono et Fredrika Brillembourg, à la sillhouette sublime !). La mise en scène d’Anne Teresa De Keersmaeker est dépouillée, pas toujours cohérente, pas toujours poétique. Mais l’ambiance générale est étouffante, tendue, angoissante. Un homme, quelques places devant nous, fait un malaise. 

Hosokawa a conçu son livret à partir du dernier des cinq nô modernes de Mishima. Et l’on retrouve l’univers angoissé de l’écrivain, la confusion des sentiments, le mal-être aux portes de la folie dans un Japon moderne dont la poésie n’est plus que nostalgie. Elégie de l’attente : harmonies statiques, acteurs silencieux, gestes ralentis. Fascinant. On ressort éprouvé car, en fait, notre vie est une attente. Enchanté. 

Nous décidons, avec A**, d’aller dîner dans un resto… japonais. Nous arrivons dans un lieu moderne, branché (ah ! Lyon !). On nous fait asseoir le long d’un mur. Sur une chaîne automatique défile une série de plats. Ici, crevettes factices sous Cellophane, là makis dans une assiette. Interloqués par le souvenir de « l’aile ou la cuisse », nous comprenons qu’il faut faire notre choix : attraper l’appât lors de son passage. Nous rions.

Ouf, pas trop vieux

             Dernière journée lyonnaise avec la création de Har, le Tailleur de pierre de Martin Matalon et Richard Dubelski d’après un conte traditionnel taoïste. La représentation à laquelle j’assiste s’adresse aux scolaires. Je me trouve donc parmi une soixantaine de gamins issus de classe primaire… Mais l’œuvre est si ludique, onirique et bien conduite que le charme opère. L’univers de Martin Matalon est un éclat, une salve d’idées musicales. À chemin entre une musique improvisée ou écrite, le conte est porté par les musiciens-acteurs : l’excellent Trio Suo Tempore. Mimes, dialogues, poésie, ambiances sonores, virtuosité instrumentale. Rien n’est simpliste car les enfants ont droit à une musique exigeante, riche et colorée. Martin Matalon s’amuse et ses musiciens (Laurence Chave, Eve Payeur, Philippe Cornus) captivent par les prouesses physiques, mentales ou musicales. Et les enfants rient. Ouf : je ne suis pas trop vieux.

Le soir, dernier concert : Pierre-Laurent Aimard. En grande forme. Pendant deux heures de musique, il enchaîne les œuvres de Stroppa, Kurtag, Eötvös, Scriabine. Le pianiste, dans ce répertoire, impressionne par l’économie physique utilisée : la justesse du geste, de la pensée. Bel exemple de concentration.  

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Portraits minutes :

    

L**, jeune instituteur de son état, fume trop et boit du whisky : il a la nonchalance séduisante. Souvenir d’un non-lieu.

A**,  jeune pianiste de son état, est réfléchie et attentive aux amitiés : elle a l’intelligence intemporelle. Souvenir d’été.

D**, jeune pianiste de son état, a le talent pour imiter l’autre et l’amitié sincère : il déclenche facilement le rire. Souvenir d’été

G**, jeune pianiste de son état; boit une bière avec vous après le concert de Luganski : il est lucide sur les rapports humains. Souvenir d’été.

C**, étudiante de son état, a le sourire éclatant et les idées rapides : elle a le charme vagabond. Souvenir d’une soirée.

M**, courageuse de son état, est angoissée et fatiguée : il faudrait la porter à bout de bras. Souvenir de vie.

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Promenades parisiennes : “L’Autre côté”, de Bruno Mantovani

De l’autre côté, tendu, noir, machiavélique, âpre : fascinant. De l’autre côté se trouve un empire du rêve, séparé du monde par un mur d’enceinte, lieu d’asile de tous les insatisfaits de la civilisation moderne. Ainsi, le propos de l’opéra de Bruno Mantovani.

 Bien souvent, les versions scéniques (sans décor) d’un opéra peuvent être de véritables échecs. Ce n’est pas le cas pour celui de Mantovani, peut-être même l’inverse. L’univers sombre devient noir ; l’orchestration se tient avec merveille car l’orchestre d’Île de France est galvanisé par Pascal Rophé. La dramaturgie, dont MF**, elle aussi sous le charme, décèle – à juste titre sans doute – un souvenir d’expressionnisme, est solide, construite. La spatialisation des percussions prend son sens, les détails ciselés et trouvailles miraculeuses de l’orchestration s’entendent. Mantovani me fascine parce que chaque idée musicale est menée à son terme, à son silence par l’obsession. L’œuvre vous arrache, s’impose avec autorité : le compositeur impressionne par sa maîtrise, sa syntaxe, ses idées. Son orchestre est massif, ses voix tendues – ce n’est pas simple d’utiliser le français sans jamais se souvenir d’un Debussy – le traitement vocal convainc et son opéra demeure onirique. Un rêve, un cauchemar ? Sans importance. Pour ce songe, l’Autre côté, Mantovani est un grand compositeur.

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