Le Curlew River de Benjamin Britten, mis en scène par Olivier Py, est sobre et sombre. On retrouve l’univers du Tristan qu’Olivier Py avait mis en scène à Genève. Un décor noir, vertical ébloui de temps à autre par un voile blanc, fugitif et immatériel. Chaque protagoniste est vêtu d’un noir, intense et charnel. Olivier Py, on le sait, est fasciné par le corps des hommes : il sculpte, architecture et construit l’espace scénique par les chanteurs. Rien n’est gratuit, chacun trouve sa place sur scène. Le rôle de la Folle, par le somptueux Michael Slattery (qui se révèle meilleur acteur que chanteur) n’est pas envahissant mais toujours mobile, expressif.
Uniquement des voix d’hommes
Et puisque la scène du Théâtre des Célestins est petite, Py utilise les hauteurs et profondeurs avec un jeu d’acteurs parfait, vivant. L’espace est occupé, l’œil ne s’ennuie jamais. Et la musique, alors que j’étais assis sur un côté de la salle et dans l’impossibilité de lire les sous-titres ; la musique suffisait. Âpre, nue. Peu de chose entre un souvenir de psalmodie grégorienne et un lyrisme contenu. Quelques harmonies frustes, rudes, parfois orientalisantes. Peu d’instruments, et tous présents sur scène : un défi. Une heure, uniquement des voix d’hommes (Britten écrit à merveille), pour une musique composée en 1964, presque dix années après un séjour à Tokyo car tout artiste, un rien mystique – Claudel par exemple -, est attiré par le nô japonais lors d’un séjour. La découverte est toujours forte, par son aspect dépouillé, par le rituel et la pureté de l’action, de l’âme.
Curlew River est une histoire ou l’allégorie devient réalité, ou la musique devient l’action, ou les chanteurs deviennent des moines, des frères dans la communion. La première eut lieu dans une église, à Oxford. Oratorio, opéra ? Sacré, profane ? Est, ouest ? Parabole d’église, c’est ce que voulait le compositeur. Sublime. Dans le sens ou cela élève l’esprit. Poignant de simplicité, nudité tragique.
L’odyssée de l’espace
Deuxième soir : pluie sur Lyon, son avenue de la République, ses commerces et son opéra, curieux mélange de modernité et d’académisme. Un lieu noir, branché et moderne ; les couloirs font penser à ceux d’une boîte de nuit, et l’intérieur de la salle : 2001, l’odyssée de l’espace. Nous prenons place, A** et moi, dans le vaisseau, des lumières oranges clignotent pour un décor futuriste. Mais c’est la poésie de Peter Eötvös qui fait effet : une mise en scène minimaliste pour un opéra, Lady Sarashina, raffiné, coloré.
C’est d’abord l’esthétique générale qui séduit : la beauté des costumes mise en valeur par une lumière subtile et précise. Tons pastel, lissés, stylisés dont les reliefs, un rien rêveurs, s’extraient du décor minimaliste. Rien n’est laissé au hasard. Et la musique, avec un orchestre savamment spécialisé, dosé, et une écriture vocale souple et lyrique sans démagogie, renforce l’idée de rêve. Onirique, l’œuvre est belle, séduisante. Peter Eötvös, l’un des compositeurs emblématique de notre époque, poursuit sa quête d’une musique naturelle, cosmique, inventive. Le livret, sans véritable action – une suite de tableaux poétiques – vous laisse un peu extérieur, mais peu importe. L’œuvre du compositeur n’est pas véritablement un opéra ; mais un songe, un paysage, un rire (la scène du chat), une prière (le requiem) : un poème.
Jeu de hasard
Mercredi midi, dans l’amphithéâtre de ce même lieu, un concert avec des pièces de Robert Pascal. Une série de petites œuvres pour instruments solos reliés à un dispositif électronique. Rude. Série monotone, dont le dispositif n’apporte rien. Rien. Oui, rien. Il n’y a rien. Pas de travail rythmique, harmonique,… tout semble aléatoire. Ce jeu de hasard devient… hasardeux. Puis le compositeur prend la parole, il se justifie : « l’ambition est ici limitée ». Ouf ! L’homme est conscient. Conscient que ces idées sont : primaires. Il se justifie : « C’est un projet artistique autour des musiques d’aujourd’hui pour les enfants ». Ah d’accord ! A côté de moi, un enfant de 5 ans : il adore. Zut : je suis trop vieux.
Longer les quais, côté Saône, direction le CNSM. F**, au téléphone, ne peut me dire si je marche dans le bon sens. En fait : non. J’arrive juste à temps pour écouter la musique de Raphaëlle Biston. Jeune compositrice, issue du CNSM de Lyon. Elle fait la musique que l’on entend dans les deux CNSM : petits bruits, souffles, gestes « post-pessonnien », silences, fragments de fragments,… heureusement, juste après, une œuvre, une vraie, une grande : Kosmos de Peter Eötvös pour deux pianos. Idées, mimétisme, espace, geste lyrique, jubilation. Bravo aux deux étudiants.
Nô, oui et non
Le soir, je retrouve A** : retour à l’opéra, pour le dernier du festival Japon : Hanjo de Toshio Hosokawa. Une musique exigeante, belle, raffinée avec quelques souvenirs de Takemitsu. Une écriture vocale tendue, lyrique (et merveilleusement défendue par les chanteuses : Claire Debono et Fredrika Brillembourg, à la sillhouette sublime !). La mise en scène d’Anne Teresa De Keersmaeker est dépouillée, pas toujours cohérente, pas toujours poétique. Mais l’ambiance générale est étouffante, tendue, angoissante. Un homme, quelques places devant nous, fait un malaise.
Hosokawa a conçu son livret à partir du dernier des cinq nô modernes de Mishima. Et l’on retrouve l’univers angoissé de l’écrivain, la confusion des sentiments, le mal-être aux portes de la folie dans un Japon moderne dont la poésie n’est plus que nostalgie. Elégie de l’attente : harmonies statiques, acteurs silencieux, gestes ralentis. Fascinant. On ressort éprouvé car, en fait, notre vie est une attente. Enchanté.
Nous décidons, avec A**, d’aller dîner dans un resto… japonais. Nous arrivons dans un lieu moderne, branché (ah ! Lyon !). On nous fait asseoir le long d’un mur. Sur une chaîne automatique défile une série de plats. Ici, crevettes factices sous Cellophane, là makis dans une assiette. Interloqués par le souvenir de « l’aile ou la cuisse », nous comprenons qu’il faut faire notre choix : attraper l’appât lors de son passage. Nous rions.
Ouf, pas trop vieux
Dernière journée lyonnaise avec la création de Har, le Tailleur de pierre de Martin Matalon et Richard Dubelski d’après un conte traditionnel taoïste. La représentation à laquelle j’assiste s’adresse aux scolaires. Je me trouve donc parmi une soixantaine de gamins issus de classe primaire… Mais l’œuvre est si ludique, onirique et bien conduite que le charme opère. L’univers de Martin Matalon est un éclat, une salve d’idées musicales. À chemin entre une musique improvisée ou écrite, le conte est porté par les musiciens-acteurs : l’excellent Trio Suo Tempore. Mimes, dialogues, poésie, ambiances sonores, virtuosité instrumentale. Rien n’est simpliste car les enfants ont droit à une musique exigeante, riche et colorée. Martin Matalon s’amuse et ses musiciens (Laurence Chave, Eve Payeur, Philippe Cornus) captivent par les prouesses physiques, mentales ou musicales. Et les enfants rient. Ouf : je ne suis pas trop vieux.
Le soir, dernier concert : Pierre-Laurent Aimard. En grande forme. Pendant deux heures de musique, il enchaîne les œuvres de Stroppa, Kurtag, Eötvös, Scriabine. Le pianiste, dans ce répertoire, impressionne par l’économie physique utilisée : la justesse du geste, de la pensée. Bel exemple de concentration.