Portrait 2 : V**
V** parle beaucoup. Beaucoup trop. Sa spécialité est d’envahir l’espace sonore. Au moindre petit silence, il se lance. Peu importe la pertinence du propos, V** ne supporte pas le silence et son angoisse. De la même façon que la solitude lui est intolérable. Allure de français moyen, petit, trapu et sans charme ; sa démarche est rapide et assurée. Il est un homme pressé, débordé. Il travaille plus que les autres.
V** aime les couleurs fades. D’été comme d’hiver, il garde son manteau blanc cassé (et crasseux au col), son jean beige, ses chemises aux manches usées, ses pulls bleu clair ou crème. V** veut des amis, il a la manie (fortement désagréable) de s’approcher de vous, de vous coller, pour vous parler comme si vous étiez son meilleur copain. Parfois, alors que vous faîtes tout pour l’éviter, – tournant le dos, parlant à un ami, rêvassant -, la bête arrive toujours à s’approcher de vous, à vous parler. Car V** parle, parle, parle, parle, parle… pour ne rien dire. En cours, V** ponctue toujours ses propos intolérants d’un petit rire nerveux. Gloussement sorti du tréfonds de son âme ; il lui permet de ne jamais justifier ses fins de phrases, histoire de dire : « vous avez compris, c’était une évidence ». Ce rire nerveux est plus ou moins aigu. Cela dépend de la forme physique de l’émetteur. V** est toujours du même avis que le professeur. Toujours. Il s’en fait un point d’honneur. « Il faut savoir ce que l’on veut dans la vie », voilà encore une de ses phrases favorites. V** a la chance de ne pas douter. Demandez lui d’argumenter ses propos, il s’embrouille. Il n’est pas drôle, jamais une histoire vécue, jamais de dérision, jamais de situations cocasses. l’homme ne regarde pas autour de lui.
Il ne supporte pas les autres, il ne supporte pas les faibles. Si V** aperçoit un plus fragile que lui à l’horizon, sa joie est de l’écraser. Délectation, regard jouissif, langue frémissante, les dents jaunes sorties ; il se frotte les mains (petites et faussement agiles sur un piano) : son festin arrive. V** sortira la supposée supériorité de sa science. C’est intellectuellement, évidemment, qu’il veut piétiner l’autre. Il dira oui, non, oui ou non. Soit l’un, soit l’autre. Un pouvoir magique l’entraîne vers l’abîme de ce regard, comme au sein deseaux de la sirène. Il est des nuits à se créer le vide dans l’âme qui plane au dessus de ce corps infâme.
Il n’aime qu’une certaine musique, car V** est évidement un bien-pensant, musicien- compositeur de surcroît. Un accord parfait le fait frémir, une consonance l’insupporte, une ligne mélodique le désole. Sa phrase préférée est : « c’est pas possible, enfin, c’est pas possible ! », suivie du petit rire nerveux bien sûr. Engagé musicalement, il se permet de décider pour les autres s’il faut continuer une écoute, ou pas. Parfois V** prend les choses en mains et décide du déroulement d’un cours. C’est que l’homme a de la personnalité !
J’oublie de dire que la spécialité de V**, pendant l’écoute d’un morceau, est de mettre les doigts dans son nez (assez proéminent), ne se doutant pas qu’un autre le regarde par delà la brillance d’un piano. Stupéfaction du résultat. Parfois, aussi, il gratte nerveusement un de ses boutons rouges qui se trouvent nichés dans son cou. Douceur, vulve souple, que le doigt parcourt avec un certain plaisir sans jamais se lasser du mouvement circulaire. Car c’est que la chose peut être assez importante périphériquement
Sur ce dernier rebord, on le voit poser une main qui ne tremble pas.

