Piano éclatant

        Dépasser l’instrument fût sans doute l’une des utopies (atteinte) du siècle dernier. Repousser les limites du son, d’un orchestre, et d’un musicien aussi. Le disque de Wilhem Latchoumia est un bel exemple. Regard sur une époque (Harvey, Cage, Jodlowski, Nono, Ferrari), sur une technique (piano et sons fixés). Et surtout un regard qui scrute les multiples possibilités du genre, un regard radieux et vivant pour ouvrir les possibles. Multiples écoutes, traversées fertiles dans un univers sonore fascinant, éprouvant. Et l’on atteint l’autre rive avec bonheur.

        Wilhem Latchoumia réussit par son énergie, par sa vitalité, par sa pulsion rythmique implacable. La pièce de Harvey est poétique, les deux séries de Jodlowski sont éclatantes, « A la recherche du rythme perdu », de Luc Ferrari, fascine (il reste le compositeur qui connaît mieux que personne cette alliance de l’acoustique et électronique), et Luigi Nono s’impose. Caméléon, Latchoumia semble parfaitement à l’aise avec chacun des styles, chacun des univers. Il traverse les 16 minutes de Luc Ferrari avec facilité, écoute les 13 minutes de Nono avec poésie. Il jouit d’une élégance sonore avec Jonathan Harvey et s’amuse follement avec Jodlowski.

        Wilhem Latchoumia danse, chante, rit. Et donne un premier disque audacieux, vivant, original, engagé. L’esthétique est parfaite, rien n’est austère, rien n’est arrogant. J’ai hâte de l’entendre aussi dans Beethoven ou Brahms, mais j’espère surtout qu’il continuera de proposer quelques jalons de notre époque, quelques fragments contemporains, quelques instants réels.

Wilhem Latchoumia – Piano et Electronic Sounds (œuvres de Harvey, Cage, Jodlowski, Nono et Ferrari), Sisyphe.

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Dire autant de choses

Edith a été jeune. Ne sachant trop que faire, elle a d’abord observé le monde. Elle s’est engagée pendant la première guerre, elle a réfléchit. Husserl l’a encouragée. Edith s’est aussi convertie au catholicisme, car elle sait que l’amour le plus exclusif pour une personne est toujours l’amour d’autre chose. Elle pense aussi que les plus grandes choses se font dans la solitude, la grande solitude. Elle a cherché, on l’a arrêté, elle fut déportée. « Il y a, oui il y a : un monde au-dessus des larmes, et ce monde est une chanson : et ce monde est chanté. » Mort et vie d’Edith Stein, c’est le dernier roman, ciselé, audacieux, poétique, parfois drôle ou sensible, parfois agaçant de Yann Moix.

Ian est dans un café. Sa fine silhouette, son air frêle, jeune ; on le croirait – de par son élégance naturelle – sorti d’un roman de Scott Fitzgerald. Ian, qui n’a pas d’écharpe malgré le froid, tient son verre d’une main, et de l’autre un livre de Freud parce qu’il aime comprendre le « mécanisme » de l’être, de l’affect, de l’homme, de l’âme. Ce soir, Ian va vivre une histoire. Il sera voyageur. Wanderer. Il va partir, chercher, aimer, rire, pleurer, se noyer. Il va chanter. Sa voix souple fait vivre ce drame, il en connaît chaque détail, chaque humeur. Ian bouleverse. Ce soir-là, au Louvre, Ian Bostridge chante Die Schöne Müllerin, de Schubert.

Pierre est malade. Il va sans doute mourir, malgré son jeune âge. Alors, il observe, contemple, attend. Il ne sait plus exactement ce que sait que d’aimer, c’est pour cela qu’il regarde autour de lui : sa sœur, radieuse et souriante. Si le ciel est si bleu, si vaste, c’est parce que les sentiments des uns, des autres, sont complexes. Mieux vaut rire en regardant cette boulangère égoïste, ce professeur perdu, cette jeune femme amoureuse. Les rues sont sinueuses, mais Pierre, sur son balcon, fait pousser des fleurs, il parle aux enfants, il danse de joie, de fatigue. Il pleure, mais il vit. Paris est le beau film polyphonique (rhapsodique même) de Cédric Klapisch.

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Conserver les ruines ?

Le théâtre des Bouffes du Nord entretient ses ruines avec un certain charme. Philippe Manoury fait la même chose avec sa musique. Débris, ancienne gloire, fin d’un règne, vestiges dégradés : la création de son Concerto pour piano, par Jean-François Heisser et l’Orchestre de Poitou-Charente, est un souvenir d’une époque sans doute révolue. Si l’œuvre est certes irréprochable par la qualité du métier, par la cohérence de la construction, elle est aussi (et surtout) un tombeau ou les tics d’écriture sont comme le lierre – tenace, agrippé – sur une tombe oubliée. Notes répétées dans un souvenir (obsessionnel et angoissant) de Boulez, des doublures incessantes (marimba-contrebasse), des attaques sèches et violentes sans leurs résonnances (souvenirs d’un certain Stockhausen), fusées de gammes et clusters abondants. Certains passages sont beaux, d’autres sont longs (notamment avec le célesta), l’orchestration est parfois originale ; mais on a l’impression d’avoir entendu cette musique des centaines de fois, à l’époque ou la musique contemporaine n’était que ça !

Roi déchu, gloire passée, utopies figées ?

Et pourtant, une foule (pour l’hommage à Stockhausen avec Kontact, dans une salle non-adaptée pour l’œuvre), un défilé de compositeurs et personnalités (musicologues, critiques,..). Sans doute une belle soirée.

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C’est au-dessus de nos forces

« …Ce beau monde irréel de l’art où je fus roi jadis. »

Oscar Wilde

Le Nouvel Economiste du 7 février l’annonce avec certitude : « Morosité économique, carence de créateurs phares, mais aussi de grands mécènes, marchands, collectionneurs, absence d’un modèle économique qui permettrait aux talents de travailler sereinement, tous les clignotants sont rouge vif ». Rien ne va plus, c’est le déclin de la culture française. Les lignes de frontières n’ont jamais été aussi difficiles à délimiter. Si l’on peut parler d’une surproduction littéraire, les artistes français ne remportent plus ni Palmes d’or, ni Prix Nobel…. L’article du Nouvel Economiste, par Benoît Delmas, décrit avec précision la crise, le « terrorisme de l’Etat culturel », les marasmes d’une administration qui fait peur aux étrangers, aux commanditaires. Et François Meyronnis conclut et regrette, dans les mêmes pages – avec justesse -, l’omniprésence des « réseaux », des « carnets d’adresses » et dit aussi : « De nos jours, l’œuvre de l’artiste est trop souvent une projection dans l’avenir du conformisme actuel. » Comme cela est juste. Mais pourquoi, alors, dans cet intéressant dossier, citer toujours les mêmes artistes ? Évidemment, pour la musique, l’éternel PB : « Dans un genre plus élitiste, la musique classique, depuis l’ère Pierre Boulez, le monarque de l’Ircam [Institut de recherche et coordination acoustique/musique], aucune personnalité n’a émergé. » N’est-ce pas faux pour celui qui suit la création ? Pour le théâtre sont cités : Eric-Emmanuel Schmitt. Pour l’architecture : Christian de Portzamparc. Pour la peinture : Pierre Soulages. Éternels modèles !

Plutôt la barbarie que l’ennui

Pourquoi ne pas miser sur la « diversité » (mot pourtant bien à la mode), sur les multiples esthétiques, sur la pluralité (pour le meilleur comme pour le pire) de notre époque ? Et laisser, un peu, les dinosaures se reposer. Laissez, vous verrez ! L’homme intelligent fera lui-même son tri. Parce que, s’il est bon de contester, de dénoncer; il serait bon aussi d’honorer, d’élever, d’afficher. Porter en étendard nos artistes, nos créateurs. Oui, se dire que cela doit se faire par simple nécessité vitale. Être exigeant, rétablir quelques frontières et arrêter de dire que tout est relatif. Ce n’est pas vrai. Nous avons le droit au mépris. Oser et surtout ne pas avoir peur de (se) dire que l’Art fait aussi appel à nos tourments, nos drames, nos peurs. Quoi de plus beau que le cri de Théophile Gautier : « plutôt la barbarie que l’ennui ». Aussi, si nous prenons en compte ces saisons en enfer, ce mal du siècle (qui n’est que répétition), si nous regardons en face le désarroi, si nous écoutons les cris sans se boucher consciencieusement les oreilles, peut être que…

Il n’appartient qu’à nous…

…Peut être que les cimetières seront des champs de fleurs, peut être que les mausolées seront de splendides palais. Il n’appartient qu’a nous de refuser ces réseaux, ces passe-droits. Il n’appartient qu’a nous d’élever une œuvre dans la pénombre, dans la solitude, dans la joie. De la porter à bout de bras sous un brin de soleil. Il n’appartient qu’à moi de dire que l’Art est notre viatique et la beauté sa source. Narcisse, seul, s’est jeté dans les bras du piètre ruisseau parce qu’il a vu que tout là-haut, le ciel était bleu, il n’a vu personne de l’autre bord à qui dédier son amitié. « Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car les miroirs ne vous montrent que des masques. » Peu importe l’emphase et l’exaltation.

Refuser/Imaginer

Consigner toutes les luttes, se défendre contre la sécheresse, remplir le vide désespérant de notre époque. L’enfer, c’est de ne pas souffrir, m’a t-il dit. L’autre. Tant pis si le monde est au-dessus de mes forces, dans le bloc résistant : un rêve flottant. Que le sourire soit moqueur, l’air de dire : « Peut-on vivre l’Art si l’on n’a pas vécu soi-même ? » Pourtant une larme irisée, une bouche vermeille, une modulation, un sourire, une chevelure féminine, une volupté morte permettent de croire. De croire par le contre-ciel, résister : devoir du créateur. Refuser. Il se refuse à toute action conforme aux cercles vivants de sa prison. Il laisse se développer, se joindre à l’universel mouvement son bel imaginaire. Libérant la rêverie, assumant les paradoxes, il recule encore derrière l’ombre de lui-même. Il se fait humble. Les exemples sont heureusement nombreux. Il ne partage pas, il est intolérant, par définition. Il trouve la lumière excessive et attends quelques éclipses. L’Art.

Il n’a qu’un désir : perpétuer le sacrifice de la flamme en chair. Chaos, car il sait que cela est impossible. Peines perdues. Alors il ne lui reste qu’une seule chose : avancer vers l’inachevé. Au risque de perdre traces, mémoires et vies. Les naufrages font parti de son quotidien, car le créateur n’a qu’un maigre pouvoir : la contemplation. Il attend l’exil. C’est-à-dire, le voyage de l’esprit. C’est son drame car il ne peut rien faire.

La muse ou le pouvoir

L’autre. Impuissant, regarde celui qu’il aime, s’échapper. Ne rien faire car la vie glisse entre ses mains. Les autres sont tous pareils, mais c’est lui qui n’est comme personne. Même l’ami, le vrai, tiré à l’unique exemplaire, celui espéré, attendu (et peut être trouvé) est obligé, pour sauver sa blanche peau, de l’abandonner. Il reste perpétuellement : « à côté ». Alchimie spontanée pour une approche poétique en même temps du monde et de ses formes. Parce que l’expérience contemplative enrichit la mémoire et la parole : l’image demeure vivante, inépuisable. C’est douloureux, mais laissez-le élever ces escaliers invisibles entre la terre et le ciel. Ne vous moquez pas, n’ayez pas pitié : rien de pire. Laissez-le vous parler de l’archéologie des nuages, des histoires silencieuses car Dieu est fragile. Eaux dormantes, n’ayons pas peur des ces abîmes, de ces tréfonds. Comment peut-on croire l’homme soumis aux médias, le jeune homme faible (succombant à l’autre), incapable de résister, incapable d’avouer, qui se dit partagé et qui ne fait que jouer, même avec vous ? Comment peut-on croire ces fallacieuses paroles, comment peut-on croire celui qui, avec ses yeux bleu-gris, vêtu de noir, vous dire qu’il ne vous abandonnera pas ? Comment croire celui dont les rites sont tatoués sur la peau ? Vertueuses flatterie ? Car n’ont-ils pas tous renoncés à un aspect de la personnalité, de la responsabilité même : donner un idéal.

C’est la muse, initiatrice, qui de ses blanches mains à caressé l’aile de l’ange. Heureusement. Elle existe. Oui, ils sont comme les autres : faibles. Elle vous le dit : il n’y a pas d’amour heureux, mais l’Art, le vrai, ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ?

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Il paraît que :

  • Pierre Boulez va enregistrer une intégrale des concertos de Rachmaninov avec Pierre-Laurent Aimard.
  • Gregory Sokolov a eu une crise de fou rire après (ou avant) un concert.
  • L’orchestre National de France joue aussi bien que l’orchestre de Los Angeles.
  • L’ensemble Intercontemporain va diriger la prochaine création de Pascal Zavaro.
  • La Ministre de la Culture va aller écouter la Messe en si par le Concert Spirituel dimanche prochain.
  • L’état va augmenter les commandes pour les jeunes compositeurs.
  • Les hommages furent nombreux lors des morts de Stockhausen et Julien Gracq.
  • Philippe Cassard n’aime plus Schubert.
  • Jean-Pierre Derrien ne va plus aux concerts de musique contemporaine.
  • Benjamin Allard va se mettre au piano pour enregistrer Buxtehude.
  • Dutilleux vient de finir un concerto pour trompette, composé en moins d’un mois.
  • La révélation de l’année pour les Victoires de la musique sera Plamena Mangova et non David Fray.
  • L’année prochaine la Folle Journée sera : « Berio, Ligeti, Boulez, Kurtag ».
  • Le Président de la république vient d’épouser une compositrice de talent.

Nos rêves ont la vie dure.

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