Promenades III, festival Présences à Toulouse (17 au 19 janvier)
Toulouse a ses places cerclées de rose, ses briques aux couleurs dégradées, à la matière effritée, ses étudiants dans les rues sinueuses, son soleil parfois capricieux et ses salles de concerts. Les journées fuient et glissent sur les bords de la Garonne et la Halle aux grains, au centre d’une place proche de l’hôtel ou je séjourne, a une belle acoustique ; l’orchestre y sonne bien, le son circule, et le public Toulousain (fait rare ces temps-ci), est silencieux, attentif aux créations du festival Présences dont le compositeur en résidence est Karol Beffa. Mais la véritable star de la ville est un musicien jeune, beau, brillant, charismatique et sympathique : Tugan Sokhiev. Il galvanise son public et son orchestre, on ne parle que de lui dans la ville rose. La Cinquième Symphonie de Prokofiev, sous ses gestes précis et énergiques, parait presque courte (40 minutes) et dévoile l’orchestre du Capitole en pleine forme.
La création, folle aventure vers l’inconnu, nous réserve toujours quelques surprises. Mais l’avantage, avec un compositeur en résidence, est de pouvoir se familiariser avec son univers musical. La tâche est ardue avec les œuvres de Karol Beffa. Le Concerto pour violon d’abord, bien défendu par Renaud Capuçon, sorte de longue et sombre élégie romantique dont le lyrisme est envahissant et les lignes mélodiques torturées. Le langage utilisé est assez sommaire (une tonalité élargie), et l’orchestration pas très colorée. Mais, j’espère qu’il s’agit ici d’une des œuvres les plus sincères du compositeur car la pièce Destroy ne tient pas ses promesses (et se fait moins énergique et rythmique que Connesson ou Zavaro, c’est dire !), pourtant, le compositeur parle d’une musique : « dans la mouvance de Clocks : excitation, nervosité, halètement, accords déjantés, déhanchement des lignes, tous caractères qui rendent, me semble-t-il, naturelles les allusions qu’on trouve au funk, à la techno, parfois au blues, au ragtime et à la country ». Et j’y entends, une musique enfermée dans ses carrures (dont l’audace rythmique est inexistante), dans son langage (dont les accords n’ont rien de « déjantés »), même les interprètes ne semblent pas croire à l’énergie de la pièce. Rien ne s’envole, rien ne surprend, rien ne danse, rien ne bouge. Enfin, le Slave Regina, avec les enfants de la maîtrise, est une douce pièce dans le souvenir de Fauré, rien de plus. Karol Beffa est doué (sa biographie le dit : au moins premier partout !), et pourtant sa musique reste scolaire. Il manque un peu de souffle, un peu d’air et d’audace pour ce bon élève.
Au même âge, Kristof Maratka, qui n’avait le droit qu’a 6 minutes de musique pour ce festival, est un compositeur autrement plus inventif. Il propose, il cherche, il ose, il jouit, il rit. Chant G’Hai pour orchestre et joueur de suona (instrument traditionnel chinois) est une œuvre audacieuse, foisonnante d’idée. Kristof Maratka part de la vie, du musicien, de son caractère ; et le résultat est coloré, drôle, surprenant, vivant, sympathique. Ce qui fascine (là ou Guillaume Connesson et Pascal Zavarro ont échoué avec les mêmes règles), c’est la belle fusion que Maratka fait entre la Chine et la France, entre une musique populaire et savante. Rien de kitch, rien de vulgaire ; en six minutes, on perd ses repères, on écoute, on voyage. L’orchestration du compositeur est vivante, alerte.
Beffa, furieusement doué, ne prend pas de risque et donne une musique trop sage, trop grise. Maratka, impertinent et facétieux, navigue vers l’aventure (aux risques de naufrages) ; mais sa musique est chatoyante de lumière.

