Edith Canat de Chizy, insaisissable
« L’assombrissement du monde n’atteint jamais la lumière de l’Etre Nous venons trop tard pour les dieux et trop tôt pour l’Etre L’Homme est un poème que l’Etre a commencé Marcher vers une étoile, rien d’autre »
Martin Heidegger
Ni les récompenses — six Premiers Prix au Conservatoire de Paris —, ni les décorations reçues ou la carrière accomplie ne témoigneront de la musique d’Edith Canat de Chizy. On conseillera plutôt l’immersion totale, sans repère préétabli, dans un monde musical fait de cohérences, de paysages ; un monde ou les titres — éclats brefs et figures poétiques — donnent l’énergie : Alive, falaises, Exil, Véga, Times, Vivere, Omen… Salves rythmiques en soi, sensations fugaces, éclaircies éblouissantes ; les titres des œuvres de la compositrice sont des promesses de richesses, l’intensité d’un catalogue comprenant plus de soixante-dix opus dont les jalons sont l’ensemble vocal, le grand orchestre, et la musique pour cordes. En solitaire, il faut découvrir l’univers d’une musicienne détachée des querelles d’esthétiques — chapelles ou clans du milieu musical — et apprivoiser une œuvre dense, insaisissable et poétique.
« Le mot s’arrête là où la musique commence, mais le poème porte en lui tout le contenu nécessaire à la musique. Car il m’est important que la musique se nourrisse d’autre chose que d’elle-même. » précise Edith Canat de Chizy. Pensé à l’abri de l’agitation de son siècle, nourri aussi bien de poésie que de peinture, l’imaginaire de la compositrice trace un sillon aux couleurs chatoyantes, aux images mouvantes et fugitives. Ces repères poétiques ou picturaux sont essentiels, viatiques ou étincelles créatrices, ils témoignent d’un esprit toujours attentif, soucieux de filiation car : « être poète en temps de détresse, c’est alors : chantant, être attentif à la trace des dieux enfuis. Voilà pourquoi, au temps de la nuit du monde, le poète dit le sacré », note Heidegger à propos de la création artistique.
Chantant dans la nuit du monde, les poètes convoqués — Dickinson, Saint-Jean de la Croix, Garcia Lorca, Tsvetaieva ou plus récemment René Char — font part de ce questionnement entre le monde intérieur et celui de l’au-delà, contrées lointaines, ailleurs rêvé, imaginé ou approché. Edith Canat de Chizy, à l’écoute, capte et transcrit ces moments, ces passages, ces instants irisés par le mouvement et la transparence de la lumière.
L’écriture pour cordes, exigeante et naturelle pour la musicienne violoniste de formation, est apte à saisir, par le contrôle des hauteurs et la précision rythmique, ces vibrations. Ainsi, les Formes du vent (2002), cinq études de mouvement pour violoncelle seul, échappent à toute tentative de catégorisation, car chez Canat de Chizy la forme d’une œuvre procède du matériau sonore utilisé et ne peut être imposée a priori. Elle est ici, comme souvent, au service du geste instrumental qui s’apparente au caractère fantasque et imprévisible du vent. Falaises (2003) est aussi une écriture de la violence, de l’espace entre l’abîme et le vertige, entre le vertical abrupt des bords de mer et la liberté horizontale des oiseaux au vol planant sur le rivage. Vivere et Alive — les quatuors à cordes — témoignent de la jubilation (mot essentiel pour comprendre l’œuvre de la musicienne) et de l’énergie car « être en vie est une force / Etre en vie et vouloir ! C’est le pouvoir d’un Dieu », clame Emily Dickinson, source d’inspiration. L’écriture orchestrale, extension naturelle, devient le lieu symbolique où tout irradie, irisation du soliste, paroxysme du mouvement, couleurs harmoniques : l’orchestre est l’instrument d’un lyrisme tendu aux possibles infinis.
La nuit du monde chante. L’écriture vocale chez E. Canat de Chizy tente l’inouï des timbres d’un chœur souvent a cappella, du solo solitaire de la voix aux onomatopées du collectif. Le chœur devient — comme l’orchestre — un instrument en soi avec ses strates polyphoniques, ses moments suspendus, aux bords de la contemplation. « L’acte musical, précise la créatrice, est indissociable de l’état de contemplation. Ce sont deux dimensions qui dans ma vie ont été longtemps en contradiction. Petit à petit j’ai tendu à ce que ce soit une seule et même chose. » Les chemins d’un monde rêvé ou imaginé, vers l’écriture, précise et rigoureuse, notée sur la partition, les signes et les gestes des œuvres d’Edith Canat de Chizy sont souvent des états dans l’attente de ce qui viendra, des témoins « sacrés » de l’univers intime. La ligne d’Ombre pour orchestre, d’après le récit de J. Conrad, est l’exemple parfait de ces moments où l’attente devient spirituelle. « La puissance effrayante du Sacré repose dans la douceur de l’âme du poète. Le sacré est calmement présent comme ce qui vient. C’est pourquoi il n’est jamais représenté et saisi comme objet », note Heidegger. Toujours insaisissable, l’œuvre d’Edith Canat de Chizy cherche les équilibres — périlleux équilibres — entre la violence d’une énergie vitale et la contemplation du royaume de l’imaginaire. En chemin, elle nous invite à « Marcher vers une étoile, rien d’autre. »



Je demande ensuite à Rzewski d’évoquer
Rzewski est un chiffonnier-collectionneur. « Mes Nanosonatas ne sont pas un cycle, mais une collection ». Tel Walter Benjamin qui faisait de ses rêves, de sa bibliothèque ou de certains objets une collection magnifique, Rzewski fige l’éphémère en images musicales, il sauve le passé en y découvrant une vérité présente, une chance pour le maintenant. Comme l’ange de l’histoire, il sauve des ruines certains moments. Nostalgique.
Des Etats-Unis à l’Allemagne, en passant par l’Italie ou la Belgique, Rzewski m’évoque sa solitude, ses lieux de silence, la jeunesse, « Il y a un certain danger dans la situation aujourd’hui qui vient de plusieurs facteurs. L’un est qu’il demeure toujours difficile de gagner sa vie avec la musique. Mais l’autre danger, encore plus grand que celui de mourir de faim, est celui du succès ! Il y a partout le spectre du succès qui hante les jeunes… on risque de devenir riche, c’est une chose désirable mais qui ne suffit pas pour écrire de la bonne musique. Il y a trop de communication dans le monde. On devrait s’isoler un peu plus. Et la composition musicale, soyons sincère, est une sorte de métier médiéval qui ne correspond pas à notre époque. Si on veut conserver cette tradition, il faut un peu d’isolement… peut être une forêt, un lieu sans internet…je ne sais pas… »









La rédemption aura lieu quelques jours plus tard avec 