Festival de Montpellier 2010 (II) et son “Etranger”

 

Le soleil ne décline pas à Montpellier, les concerts s’enchaînent et les surprises sont réelles. S’il fallait imaginer un opéra dont la mer serait le personnage principal, ce serait la violence de ses vagues, la splendeur de ses récifs, les reflets lumineux sur l’eau qui donneraient sens à la musique. La houle ferait le rythme, la beauté des paysages déclinerait des harmonies pleines, audacieuses ou rassurantes.

Vincent d’Indy a écrit cet opéra. L’Etranger est une musique inspirée de bout en bout, soulevée par une splendeur orchestrale, un classicisme vocal digne d’un grand mélodiste. Le livret, écrit par le compositeur, a, certes, peu d’intérêt : il n’y a pas d’action, pas de phrases qui nous rendent heureux : mais qu’importe ! C’est le mouvement de la mer qui fait la dramaturgie, le deuxième acte n’est fait que du reflux, du déchaînement des éléments. Entre drame sacré – aux formules catholiques du livret, un rien réactionnaire – et symbolisme digne de Debussy, Vincent d’Indy prouve qu’il était un grand compositeur. Un homme peu sympathique, mais un maître impressionnant en composition.

Ludovic Tezier incarnait celui « qui ne veut que rêver » et Cassandre Berthon, avec des lignes vocales tendues et un timbre pur, chantait la femme de marin, fatiguée par l’attente [photo ci-contre]. L’Orchestre National de Montpellier a décliné sa palette sonore sous la gestique efficace et inspirée de Lawrence Foster. Une grande œuvre. (26 juillet)

On a d’autant plus été porté par le souffle de cette musique que l’on a subi un HassePiramo e Tisbe — académique, avec l’Europa Galante et Fabio Bondi (ci-contre, 22 juillet), un CavalliArtemisia — laborieux avec un ensemble Venexiana décoloré, sans mise en scène, ni surtitres, dans un Opéra Comédie étouffant (24 juillet).

Le 27, on comptait les 40 minutes du Quintette de Moishei Vainberg par le hasardeux Quatuor Sine Nomine comme on subissait l’exécution du Quintette de Franck que le charisme de Claire Désert n’a pu sauver.

On a aussi goûté l’eau de la plage du Grand Travers, vu l’exposition Houdon, rêvé sur la place de la Canourgue.

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Festival de Montpellier (I)

Montpellier : j’y suis, avec ses journées de canicules, ses vacanciers bronzés aux tatouages exhibés, sa place de la comédie en plein soleil avec son opéra où est affiché le portrait des otages retenus en Afghanistan.

La ville : ses ruelles tortueuses, toujours lumineuses, ses maisons à la pierre effritée aux couleurs dorées, les fenêtres — de plain-pied, aux volets gris bleus —, les fontaines rencontrées au détour des places à la fraîcheur gardée.

Le festival : allée de platanes qui mène au Corum, immense bâtiment froid comme le marbre, mais lieu principal du festival de Radio France. Si tout semble se dévoiler sous le soleil, il y a, aussi et heureusement, des choses plus secrètes qu’il faut découvrir. Des moments musicaux avec des œuvres, rarement données en public.

 

Un Requiem de Max Reger, où la mort est sublimée par la poésie de Friedrich Hebbel, « Âme, ne les oublie pas. Âme, n’oublie pas les morts » et l’œuvre, long lamento pour voix d’alto (sublime Qiu Lin Zhang), chœur et orchestre, glisse de la nostalgie vers la mélancolie. Couleurs automnales, souvenir de Brahms, élégance de la douleur avec une élégie dédiée, en 1915, à « tous les disparus allemands ».

Tout n’est pas, ici, dans le mystère, la demi-teinte ou le raffinement.

Les notables et leurs femmes aux peaux tirées, aux lèvres siliconées, aux bronzages exagérés sont venus en masse applaudir la « performance » de Fazil Say. Bach massacré, Tableaux d’une exposition aux couleurs surlignées, aux traits défigurés ; le pianiste n’a pas ouvert la grande porte de Kiev, mais en barbare, il l’a défoncée à grand coup de hache. Les quelques improvisations d’une seconde partie, parfois drôles ou inventives, n’ont pas sauvé le naufrage. Fazil Say peine dans les contrastes, dans les lumières et même dans les traits techniques masqués par un abus de la pédale pour estomper les défaillances techniques.

La rédemption aura lieu quelques jours plus tard avec Andrei Korobeinikov, poète dans un troisième concerto de Rachmaninov. Il y révèle une belle écoute, des contre-chants bienvenus, une cadence resserrée dans le premier mouvement par des doigts vigoureux, des accords pleins, des couleurs chatoyantes. Korobeinikov bouscule l’orchestre, impose le silence au public, chante la vigueur et scande son autorité sous le soleil de Montpellier. Il est déjà maître.


Photos concerts © Festival de Montpellier
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Le Merveilleux d’une semaine

Le merveilleux, contrée aux souvenirs de l’enfance, brasse l’imaginaire, les peurs ou angoisses.

L’Alice aux pays des Merveilles de Unsuk Chin, entendue avec JP au Grand Théâtre de Genève, ouvre quelques portes, celles de l’orchestre, pour tenter ces pays lointains, ces vocalises déjà usées, ces récits sans actions, ces lieux sans histoire.

Si l’onirisme est surligné, les ficelles de l’opéra utilisées, la compositrice par son apparente fragilité, sa grâce, ne peut que séduire.



C’est aussi un enfant qui parcourt la scène du Théâtre de l’Athénée.

Évocation de souvenirs sous l’ombre paternelle, Le Père de Jarell, entre statisme et dépouillement, donne une heure d’une musique qui ne se fait qu’ambiance — violence des coups ou silences rois.

Sans action, mais par un récit porté de poésie, l’heure passée laisse perplexe.




Mon enfance, c’est Schubert, vous dis-je. Ces mélodies, aux contours torturés, percées — de toute évidence — par la clarté fulgurante du chant qu’elles portent, laissent l’homme sans voix devant l’enfant qu’il fut. Élisabeth Leonskaja, magicienne du temps, remonte le système de l’âme pour nous projeter devant un pays merveilleux : la Sonate en ré majeur D.850. Méandres de vallées sans détour, l’enchanteresse pianiste a les clés en fin de programme (19 juin, Amphithéâtre Opéra-Bastille). Malgré l’épuisement musculaire (une main caresse à plusieurs reprises le bras pour calmer la douleur), le miracle d’équilibre, l’innocente candeur du chant, placent Leonskaja, ce jour-ci, au-dessus de tout. Au-dessus des plaines et forêts, des autres et du quotidien. Fragile mais puissante, tendre mais hiératique, bouleversante mais noble : Leonskaja ne peut pas tricher, ni mentir : elle aime Schubert. Ce chant d’amour, presque indécent, l’espace de ce concert, avait une allure d’offrande à l’éternité de chacun.

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Le livre passionnant d’Alex Ross

Il fallait bien 765 pages et un article dans Classica pour retrouver ce blog, pas moins. Je veux parler d’un livre, oh combien passionnant, d’Alex Ross sur la musique du XXe siècle et de la double page de Benoît Duteurtre dans le Classica du mois de mai.

Il était temps, en France, d’avoir un ouvrage qui pose — et sur le même plan — les différentes esthétiques musicales, un livre qui évoque avec le même intérêt Boulez comme Copland, Schoenberg comme Sibelius, Feldman comme Janacek. Le tableau dressé est fascinant dans sa construction et par son écriture, puisqu’on part de 1906, lors de la création de la Salomé de Strauss, pour arriver aux années 2000. À partir de ce moment, l’auteur déroule son fil conducteur : Richard Strauss, compositeur emblématique car il couvre une bonne partie du siècle et pose les questions de langage, de politique. Outre la culture absolument phénoménale de l’auteur, c’est la méthode utilisée qui séduit : la musique vue sous le prisme des anecdotes, de l’Histoire, des conflits politiques, des modes sociologiques… Alex Ross ne fait pas œuvre de musicologue (nulle analyse musicale) mais un travail d’esthétique. La musique, contrairement aux nombreuses analyses poststructuralistes qui ont occupé le devant de la scène musicologique, est ici pensée dans son environnement socio-culturel.

Les compositeurs sont incarnés par leurs petites histoires, leurs œuvres ou leurs grandes utopies… Ainsi, Sibelius contemple les oies sauvages pour écrire sa cinquième symphonie, Copland se trouve sous les toits d’un appartement du Marais, chez Pierre Boulez, pour écouter la deuxième sonate pour piano de ce dernier. La modernité n’est pas vue sous l’étiquette du langage et de l’écriture musicale mais bien sous un angle plus large car c’est l’histoire de ce siècle qui est modernité en soi. Sibelius apparaît comme un moderne, soit parce qu’il demeure à l’abri de l’agitation de son époque, soit parce qu’il est un compositeur adulé et joué aux Etats-Unis.

Alex Ross donne le roman musical d’un siècle. Certes, quelques traits sont grossis pour forcer les formules, d’autres passés sous silence. Les sources sont splendides et souvent méconnues du lecteur français, la conclusion est contestable sur l’avenir de la musique contemporaine, mais elle se tient. Il vous faudra lire ces quelque 700 pages pour la découvrir.

Je regrette que Benoît Duteurtre, avec une double page dans Classica, ne montre pas plus d’enthousiasme pour un tel ouvrage — américain et décomplexé — qui avait tout pour lui plaire. Il n’évoque que la troisième et la dernière partie du livre (a t-il vraiment lu les deux premières ?) et en tire des conclusions inappropriées. Alex Ross ne dresse pas un bilan de la musique contemporaine, mais montre plutôt comment on en est arrivé là. Et c’est justement ce point d’arrivée qui justifie le titre : « The Rest is Noise », le reste est le néant, le rien… L’argumentaire de Benoît Duteurtre n’est pas faux : « Je voudrais donc dire, très chaleureusement, à Alex Ross que la prééminence de l’école atonale en France a fait l’objet dès les années 1990 d’un virulent débat ; que ce pays, comme beaucoup d’autres, a vu éclore une école de jeunes compositeurs sensibles à l’influence minimaliste de Reich ou d’Adams »… Mais opposer un cénacle à un autre et citer Hersant, Greif, Escaich ou Connesson, des compositeurs très « musique nouvelle en liberté », synthétisés par des formules à l’emporte-pièce — « Greif, dont les œuvres, d’une force inouïe, atteignent à ce que Bartok appelait la « géniale simplicité », « Connesson, petit fils de Ravel » (!!!) —, c’est, encore une fois, un combat de chapelles, porté uniquement sur l’idée du langage musical, qui est ici prôné par Duteurtre.

On pourrait compléter le tableau et dire que des contemporains de Greif n’avaient rien à voir avec l’école boulézienne, ni avec un langage « atonal » comme le dit approximativement Duteurtre — nous pensons, par exemple, à Edith Canat de Chizy, à François Bernard Mâche, à Gérard Pesson… Que le travail d’Aperghis se poursuit aussi dans les années 1990, et qu’il n’a rien à voir avec Boulez. Que, du côté de l’électro-acoustique, travaillaient et composaient de nombreux compositeurs…

On ne reproche pas ici les arguments de Duteurtre, qui en soi sont justes : on dit seulement qu’ils semblent volontairement orientés esthétiquement et surtout qu’ils sont inappropriés vis-à-vis de l’ouvrage de Ross qui dresse une fresque, quasi romanesque, de l’aventure musicale du XXe siècle. Imaginons chaque musicographe européen défendant ses petits maîtres nationaux… Duteurtre n’avait, semble t-il, qu’une seule ambition dans cet article : pointer narcissiquement quelques compositeurs qui lui tiennent à cœur. Bacri ou Connesson n’avaient évidemment pas leur place dans cet ouvrage. Cela va de soi.

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Après une lecture de Ravel

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“Et la nouvelle année, à la suite brumeuse, laissant traîner les plis de sa robe neigeuse, sourit avec des pleurs, et chante en grelottant” (Rimbaud). D’un tel froid, d’une austérité ambiante, Ravel, réécouté et comme fantasmé sous le prisme de l’hiver. De ces papillons du crépuscule, Noctuelles, battant des ailes et errant comme des oiseux aveugles, pièce impalpable, leçon d’écriture pour le mouvement en musique. Tout se fige avec les Oiseaux tristes : « j’y évoque des oiseaux perdus dans la torpeur d’une forêt très sombre aux heures les plus chaudes de l’été », précise le compositeur. L’homme semble absent de ce paysage glacé, comme si parvenue au comble de l’objectivité, la musique émanait de la désolation de la nature. On pense ici aux mots de Jankelivitch, dans La Musique et l’ineffable, si justes, sur l’univers ravélien : « Le cri déchirant, qu’on entend parfois chez Ravel, n’est-il pas l’expression la plus immédiate de la douleur ou de la terreur ? ».

 

La nature ensuite et toujours — le bruit de la houle, la puissance des vagues (intérieures), l’air pur – avec Une Barque sur l’océan : barcarolle ruisselante de virtuosité. Le contraste est violent avec l’Alborada del Gracioso, qui réclame la sécheresse, des chants espagnols rugueux : danses arides aux sons secs de la guitare. C’est à nouveau un paysage, une vallée suspendue traversée par les sons de cloches, hommage à l’intervalle de quarte (on retrouve aussi la pédale erratique des Oiseaux tristes), on sonne l’angélus. Avec la dernière pièce du livre, La vallée des cloches, on ouvre sur l’immensité. Descendu vers l’étang, gelé en ce début janvier. Miroir de glace sur la calme étendue où sont posés pierres et rochers, branches et arbres morts de désespoir. Il suffit de crier pour entendre l’écho. Les clôtures, comme par surprise, se retrouvent les pieds dans l’eau. Figées. La forêt se tient droite, attentive à la raideur de l’hiver.

 

Paysage intérieur, avec Gaspard de la nuit, lors du retour. L’eau revit petit à petit en quittant les étendues glacées. Ce sont d’ailleurs de simples gouttes glissant sur une vitre et s’irisant aux reflets de la lune qui inspirent Ondine. L’univers nocturne et suintant permet le macabre du Gibet : la vision d’un pendu se balançant au soleil couchant. Enfin, le démon apparaît réellement avec Scarbo, insecte maléfique qui tourne et virevolte dans la chambre « comme le fuseau tombé de la quenouille d’une sorcière ». De ces hallucinations cauchemardesques, Ravel, d’une nuit revenu, inscrit l’une des pièces les plus visionnaires à l’histoire du piano, dit le professeur dans le froid d’une salle de cours. L’étudiant, de ses yeux verts d’acier, se prend à rêver. Les mouvements des Noctuelles sont ici des fusées crépitantes (Scarbo), le miroitement d’Une Barque sur l’océan devient un naufrage sanguinaire (Ondine), l’angélus de la Vallée des cloches sonne maintenant le glas (le Gibet). Gaspard de la nuit impressionne par sa force d’imagination, (c’est le professeur qui parle) – à tous points de vues : rythmiques, mélodiques, harmoniques et formels. Encore aujourd’hui. L’étudiant, plisse les yeux et voit : Scarbo : chausse-trappes, obstacles, notes répétées, trilles, accords alternés, traits vertigineux, interruptions brutales. Le Gibet suspend le temps musical avec l’omniprésence d’une pédale qui transperce la pièce et la fige avec une certaine violence. Les pieds se balancent dans le vide, mouvement d’horloger. Est-ce le pendu ou la manifestation de l’ennui dans l’amphithéâtre de l’université ? La nuit tombe, d’autres monstres attendent sur le bord d’une étagère : Lautréamont donne la main à Rimbaud.

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