Après une lecture de Ravel
“Et la nouvelle année, à la suite brumeuse, laissant traîner les plis de sa robe neigeuse, sourit avec des pleurs, et chante en grelottant” (Rimbaud). D’un tel froid, d’une austérité ambiante, Ravel, réécouté et comme fantasmé sous le prisme de l’hiver. De ces papillons du crépuscule, Noctuelles, battant des ailes et errant comme des oiseux aveugles, pièce impalpable, leçon d’écriture pour le mouvement en musique. Tout se fige avec les Oiseaux tristes : « j’y évoque des oiseaux perdus dans la torpeur d’une forêt très sombre aux heures les plus chaudes de l’été », précise le compositeur. L’homme semble absent de ce paysage glacé, comme si parvenue au comble de l’objectivité, la musique émanait de la désolation de la nature. On pense ici aux mots de Jankelivitch, dans La Musique et l’ineffable, si justes, sur l’univers ravélien : « Le cri déchirant, qu’on entend parfois chez Ravel, n’est-il pas l’expression la plus immédiate de la douleur ou de la terreur ? ».
La nature ensuite et toujours — le bruit de la houle, la puissance des vagues (intérieures), l’air pur – avec Une Barque sur l’océan : barcarolle ruisselante de virtuosité. Le contraste est violent avec l’Alborada del Gracioso, qui réclame la sécheresse, des chants espagnols rugueux : danses arides aux sons secs de la guitare. C’est à nouveau un paysage, une vallée suspendue traversée par les sons de cloches, hommage à l’intervalle de quarte (on retrouve aussi la pédale erratique des Oiseaux tristes), on sonne l’angélus. Avec la dernière pièce du livre, La vallée des cloches, on ouvre sur l’immensité. Descendu vers l’étang, gelé en ce début janvier. Miroir de glace sur la calme étendue où sont posés pierres et rochers, branches et arbres morts de désespoir. Il suffit de crier pour entendre l’écho. Les clôtures, comme par surprise, se retrouvent les pieds dans l’eau. Figées. La forêt se tient droite, attentive à la raideur de l’hiver.
Paysage intérieur, avec Gaspard de la nuit, lors du retour. L’eau revit petit à petit en quittant les étendues glacées. Ce sont d’ailleurs de simples gouttes glissant sur une vitre et s’irisant aux reflets de la lune qui inspirent Ondine. L’univers nocturne et suintant permet le macabre du Gibet : la vision d’un pendu se balançant au soleil couchant. Enfin, le démon apparaît réellement avec Scarbo, insecte maléfique qui tourne et virevolte dans la chambre « comme le fuseau tombé de la quenouille d’une sorcière ». De ces hallucinations cauchemardesques, Ravel, d’une nuit revenu, inscrit l’une des pièces les plus visionnaires à l’histoire du piano, dit le professeur dans le froid d’une salle de cours. L’étudiant, de ses yeux verts d’acier, se prend à rêver. Les mouvements des Noctuelles sont ici des fusées crépitantes (Scarbo), le miroitement d’Une Barque sur l’océan devient un naufrage sanguinaire (Ondine), l’angélus de la Vallée des cloches sonne maintenant le glas (le Gibet). Gaspard de la nuit impressionne par sa force d’imagination, (c’est le professeur qui parle) – à tous points de vues : rythmiques, mélodiques, harmoniques et formels. Encore aujourd’hui. L’étudiant, plisse les yeux et voit : Scarbo : chausse-trappes, obstacles, notes répétées, trilles, accords alternés, traits vertigineux, interruptions brutales. Le Gibet suspend le temps musical avec l’omniprésence d’une pédale qui transperce la pièce et la fige avec une certaine violence. Les pieds se balancent dans le vide, mouvement d’horloger. Est-ce le pendu ou la manifestation de l’ennui dans l’amphithéâtre de l’université ? La nuit tombe, d’autres monstres attendent sur le bord d’une étagère : Lautréamont donne la main à Rimbaud.


















