Les Esprits Animaux

Les Esprits Animaux

Le Centre culturel de rencontre d’Ambronay a dévoilé en début d’année un projet ambitieux : les Résidences de jeunes ensembles. Celles-ci visent à former et faire connaître de jeunes espoirs de la musique baroque. Séjournant une semaine à l’Abbaye d’Ambronay, des ensembles émergents préparent un programme musical donné en concert la veille de leur départ. Trente-six dossiers ont été envoyés et, au terme d’une sélection délicate, quatre ensembles ont été retenus : l’Ensemble les Ombres, l’Ensemble Chiome d’Oro, l’Ensemble Les Esprits animaux et l’Ensemble Estampes.

Un séjour d’une semaine suffit-il pour transformer un jeune ensemble en formation confirmée ? Pour le savoir nous avons suivi la résidence des Esprits animaux qui, organisée du 5 au 12 juillet, s’est achevée sur un concert très apprécié.

Cet ensemble créé à la Haye fin 2009 est composé de sept musiciens : Francisco Javier Lupiáñez (violon), David Alonso Molina (alto), Roberto Alonso Alvarez (violoncelle), Elodie Virot (traverso), Lena Franchini (flûte à bec), Patrícia Vintém (clavecin), et Tomoe Mihara (violon). Ces derniers parlent quatre langues différentes : l’espagnol, le français, le portugais et le japonais. Aussi, il s’est établi entre eux une lingua franca, sorte d’anglais agrémenté de locutions ibériques, françaises et japonaises, auxquelles ces passionnés de Telemann rajoutent quelques rudiments d’allemand.

Cette diversité culturelle a favorisé l’individualisation de l’ensemble. À peine quelques mois après sa création il possède déjà son identité propre, toute entière contenue dans une expression de Descartes : les esprits-animaux. Ces esprits-animaux désignent une substance ontologique qui, circulant dans les nerfs, perçoit les affects, les transforme en sentiment, puis les transmet à l’âme. Dans cette optique, la musique apparaît comme un esprit animal extra-corporel. Une fois agencés, les sons s’humanisent et suggèrent des humeurs, des impressions, des sensations : un simple phénomène physique devient ainsi une abstraction humaine. Humaniser le son, tel est le projet de l’ensemble. Cherchant par-delà la lettre à déchiffrer l’esprit de la composition musicale, il s’efforce de « faire découvrir une musique destinée non seulement à être entendue, mais aussi à être vécue ».

Deux bâtiments conventuels, répartis de part et d’autre de l’Abbaye, sont dédiés aux sept musiciens. Ils logent dans une dépendance du XVIIe siècle, fraîchement restaurée. La Tour Dauphine accueille leurs répétitions et représentations musicales. Quoique d’une contenance limitée (une centaine de places), cet établissement militaire du XIIIe siècle bénéficie d’une acoustique excellente. Un peu excentré par rapport au village, il permet d’organiser des répétitions nocturnes, sans craindre de déranger qui que ce soit.

Le Centre Culturel de Rencontre d’Ambronay concède aux Esprits animaux une totale liberté d’action. L’ensemble a toute latitude pour structurer son programme musical et organiser sa semaine de séjour. Ainsi responsabilisé, il s’est astreint à une discipline rigoureuse. Il répète plusieurs heures par jours à la Tour Dauphine. Parallèlement, chaque interprète s’exerce seul, en général en matinée ou en début d’après-midi. Enfin, les musiciens discutent et commentent constamment leurs choix interprétatifs. En particulier les deux ouvertures « littéraires » de Telemann, Don Quichotte et Gulliver, ont donné lieu à nombre de comparaisons musico-littéraires avec les chefs-d’œuvre de Cervantès et de Swift.

Les répétitions de la Tour Dauphine sont enregistrées sur un ordinateur portable. Le soir venu, les musiciens les écoutent et les commentent avec un soin méticuleux. Leur constat est presque toujours négatif : les instruments ne jouent pas ensemble, les transitions tonales ne sont pas assez achevées… Cette constante remise en question contribue à affermir l’ensemble. Les observations du soir sont en effet corrigées le lendemain, de telle sorte que celui-ci s’améliore sans cesse.

Les Esprits Animaux ont retiré trois bénéfices de ce séjour aux résidences de jeunes ensembles.

Premièrement, ils ont été introduits auprès du public et des professionnels. Si le séjour s’avère concluant, l’ensemble participe au Festival d’Ambronay. Il est également mis en contact avec les Editions Ambronay, dans l’optique d’une édition discographique à court terme.

Deuxièmement ils ont été initiés à des problématiques professionnelles, telle que la communication sur Internet, et les différentes questions administratives.

Troisièmement, ils ont été émancipés de la tutelle parfois pesante des Conservatoires. Libre de déterminer ses horaires et son répertoire, l’ensemble a pris son destin en main. Il est entré, si l’on peut dire, dans la « cour des grands ».

Ces acquis ont fait rapidement preuve de leur utilité. Après son concert du 11 juillet, l’ensemble s’est rendu au Portugal pour y donner deux concerts, l’un à Viana do Castelo et l’autre à Braga. Il y a joué le programme de l’Abbaye d’Ambronay, qui semble être devenu sa « carte de visite ».

Pierre-Carl Langlais

Photo : (c) Jean-Baptiste Millot – Reproduction Interdite

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