Res severa verum gaudium
Au moment où une foule en délire ne cesse de louer les mérites de messieurs Ballack et Klose, gladiateurs des temps modernes qui courent après une balle sur un tapis vert : il convient de rappeler qu’une autre Mannschaft de choix jouait à l’extérieur, samedi soir, en l’enceinte parisienne…
En évoquant l’esprit d’équipe : il faudra tout de même rendre hommage, un jour, aux seize marchands saxons qui, en 1743, investirent dans la création d’une société musicale qui fut dénommée Gewandhaus quelques quatre décennies plus tard. En ce temps, au confluent de la Pleisse, l’Elster et de la Parthe, les voies navigables étaient encombrés ; les notables locaux ne goûtaient que peu aux joies du yachting de luxe, n’étaient pas enclins à l’horlogerie de précision et préférèrent investir dans un divertissement sonore que l’on nomme maintenant Culture. Sincère respect adressé à la bourgeoise confrérie des drapiers de Leipzig.
Nous le savions : l’Orchestre de Leipzig transborde, de Gewandhaus en Gewandhaus, une histoire devenue mythique pour l’amateur de la chose symphonique. Faut-il rappeler la liste des dix-huit directeurs musicaux qui présidèrent à sa destinée, autres Mendelssohn, Nikisch, Fürwängler, Walter ou Masur ? La beauté sonore de l’immense section cordes et la sonorité non « mondialisée » des vents à l’identité encore saxonne ? La liste des partitions données en première audition ? Concerto l’Empereur de Beethoven, Concerto pour violon de Brahms, Septième de Bruckner…
Pour ma première rencontre avec le Gewandhaus, placé sous la direction de l’exalté Riccardo Chailly (le patron depuis 2005) ; j’avoue avoir reçu un sévère nettoyage de mes trompes d’Eustache et avoir pris une essentielle leçon de musique. Soyons clairs, j’ai rarement entendu un orchestre jouer à ce niveau sur la place parisienne. A la fin du deuxième bis, je me suis retourné et ai vu l’expression tétanisée de Rémy Louis, le fin critique de Diapason. Symptôme de pleine conquête. Une des plus belles soirées orchestrales de ces derniers mois et pourquoi pas, de ces dernières années…
Le programme débutait par le Concerto pour violon Op.77 de Brahms avec le solide Leonidas Kavakos. Précision technique sur la composition de l’équipe (dans l’esprit 4-4-2…) pour une formation qui alterne entre concerts et représentations d’opéra et qui conserve la disposition à l’ancienne, proche du plan des formations de fosse pour la section cordes : avec les violons 1 et 2 se faisant face, les violoncelles se retrouvant sur le côté gauche, les contrebasses derrière les premiers violons. D’ailleurs, en évoquant les basses profondes de la phalange : Chailly n’avait réquisitionné que six membres du pupitre pour la première partie. Il n’utilisait pas l’effectif complet de ses cordes. A nouveau, l’image sonore d’un Brahms chevalier teutonique à la Karajan semble s’effacer de nos jours au profit de celle d’un compositeur héritier de Mendelssohn et Schumann. Autres temps, autres mœurs sonores…
Le Brahms de Chailly est d’une grande élégance. Le beau premier thème s’avance avec noblesse et dignité. Les forte affichent une plénitude sonore mais sans aucune tonitruance, la pâte sonore est étirée, sans rudesse dans les attaques. En permanence, Chailly relance le flux narratif, cisèle avec délicatesse et précision cet autre mouvement symphonique avec violon concertant. Le talent d’accompagnateur du chef milanais est manifeste. Il se place au service du soliste, écoute avec attention le récit romantique et passionnée du virtuose Kavakos (superbe sonorité !). Le violoniste grec ne cessa de se retourner, happant le son de l’orchestre. L’introduction du mouvement lent fut une leçon de jeu d’ensemble : ce n’était pas le hautbois solo et les autres, ce fut l’entière section vents au service de la polyphonie de Brahms. L’unité, les inflexions similaires sur les phrases, l’écoute entre les pupitres sont exemplaires. Chaque fourmi est au service de la collectivité et non de son délicat orgueil. A Leipzig, à l’accord, le la semble bas pour un habitué des phalanges parisiennes mais en fait, il est à 440 Hertz. Et surtout, il ne monte pas pendant les solos de flûtes ou autres… Le Final à la hongroise ne donna pas lieu à une débauche rythmique à la pseudo sauce folklorique, Chailly et Kavakos s’amusèrent ensemble des jeux rythmiques. Triomphe assuré pour le soliste, un Bach en guise de bis mais avec un complet changement d’optique, où quand Kavakos se transforme en Kuijken et impose à son Stradivarius de ne plus vibrer. Le choc esthétique et sonore fut complet et sembla avoir décontenancé l’assemblée.
Schnaps ou plus exactement Entrakt .
Chailly avait choisi de débuter la deuxième partie par cette courte et hypnotique pièce d’Arvo Pärt où seule, la section cordes ondule par degré successif aux pieuses incantations d’une cloche : le Cantus in memoriam Benjamin Britten. Six minutes pour saisir la fabuleuse intensité des cordes de cette phalange, être envahi par la beauté sonore des Lipsiens et admirer l’investissement de chaque rang et chaise, contempler ces archets qui partent de très haut et font sonner les cordes avec grande tension.
A ma connaissance, Chailly dirige peu les Symphonies de Tchaikovsky. Ce qui est fort dommage après la découverte de sa conception et réalisation de la Quatrième en fa Op. 36. Loin de se répandre dans un pathos opératique, le premier mouvement fut le parfait champ d’expression de la profondeur d’âme du compositeur. Tout n’était que sérieux, dignité (une nouvelle fois, décidemment) et lutte contre ce satané destin…. Ce qui n’empêcha pas Chailly de faire surgir une puissance hors du commun de l’orchestre (le timbalier ne faisait pas semblant…). L’ambitus des nuances était réellement impressionnant. Le second mouvement fut agencé selon les indications de l’auteur, avec simplicité, comme une chanson populaire. Pas de vague à l’âme entouré d’un ruban rose dans cette page, juste l’expression mélancolique d’un paysage d’hiver. Les archets posés sur les pupitres, le Scherzo en pizzicati pouvait être lancé. Mais dans cette miniature de ballet, Chailly se garda d’utiliser un mouvement trop rapide. Par contre, il ne cessa de relancer la mécanique, surveilla de près la courbe des phrases et contrôla en parfait sculpteur la balance dynamique à chaque entrée des différentes sections (avec une mention spéciale au brillant piccolo solo qui doit attendre son tour dans les deux premiers mouvements et lance son premier trait, à la cantonade, survolant à lui seul tout l’orchestre dans la plus parfaite intonation. Un vrai piège !). Le tonitruant et populaire Finale n’est pas forcément la plus grande page de Tchaikovsky (un peu zim-boum tout de même, avec arrivée sur le terrain des remplaçants, ces messieurs de la batterie), mais au moins, avec ce couple idéal : on peut saisir ce que signifie le mot virtuosité. Et puis, dans ce genre d’activité avec ribambelles de traits et cascades de double-croches ; Chailly déploie une sensationnelle énergie. L’utilisation du mot triomphe pour qualifier la prestation est un doux euphémisme. Premier bis avec l’Intermède du Manon Lescaut de Puccini : l’occasion de goûter à la ronde et superbe sonorité de l’orchestre avec sublimes prestations des trois solistes violon, alto et violoncelle. Et pour achever la soirée : Bataille, comme dit le jovial Chailly dans un français impeccable, du Roméo et Juliette de Prokofiev dans une démonstration du très très vite et très très précis. Généralisons, cela tourna à la complète démonstration. De quoi vous laisser bouche bée…
P.S. :
1) J’ai demandé au maestro Chailly, en coulisse, après le concert, quels étaient ses futurs projets discographiques avec Leipzig et Decca. Il a répondu, l’œil brillant avec son enthousiasme légendaire :
- Les Symphonies de Beethoven !
- Versions Bärenreiter / J. Del Mar ?
- Non. Peters ! Avec les indications de Nikisch et Furtwängler. Le matériel de la bibliothèque du Gewandhaus…
Mazette ! Comme le suggère Christophe Steyne, un ami mélomane des contrées nordistes du pays : quelques Symphonies de Chostakovitch seraient de bon aloi !
2) Regardez les news Qobuz : Franz Welser-Möst est prolongé jusqu’en 2018 à Cleveland ! Il ne manque plus qu’un mandat jusqu’en 2020 à Philadelphie pour Charles Dutoit , 2050 pour Alan Gilbert à New York et Gustavo Dudamel à Los Angeles. Ou alors, autre solution : réintroduire les contrats de chef à vie… Népotisme des baguettes ?































