ut pictura musica « batavia »
On aura compris que, sans bouder les parutions récentes, cette chronique ne cherche pas à se situer à tout prix dans l’événementiel discographique immédiat d’un monde où le spectacle de la nouveauté, à demi-vie limitée, fait loi. Dans cet univers où le domaine de la musique dite « ancienne » — appellation un peu « rétro », avouons-le — semble destiné à rentrer dans le rang du système de la musique « normale », auquel il pourrait avoir eu l’air d’échapper pendant un certain temps, il n’est pas mauvais de revenir sur certaines parutions, de plus en plus rares, relevant de la musique « historique » ou « informée historiquement », à défaut de meilleur terme pour définir la réalité mouvante de la musique ancienne. Avec le vocable early [music] qui signifie tôt, l’anglais dispose d’un instrument d’expression peut-être mieux en mesure de la décrire, voire de la projeter dans le présent et l’avenir [early veut aussi dire être en avance !], une démarche que plusieurs interprètes, sensibles à l’air du temps, empruntent volontiers et sans vergogne. À moins que ce soit pour pratiquer l’esbroufe, on aurait mauvaise grâce de leur reprocher une « mise à jour » qu’appelle le nécessaire renouvellement de l’interprétation.Il y a quelque temps le label Brilliant Classics qui, il nous le prouve encore, n’est pas que dans les intégrales des grands compositeurs, ou dans les rééditions bienvenues d’autres labels, faisait paraître un double CD d’enregistrements originaux réunissant des musiques entendues à Amsterdam au XVIIe siècle, à l’époque de Rembrandt [1606-1661], cela sous les soins de l’Ensemble Musica Amphion dirigé par Pieter Jan Belder. Si cette parution s’inscrit dans le courant musical « patrimonial », elle ne verse pas pour autant dans la pure nostalgie, ni ne tombe dans les arcanes d’une musicologie sèche et stérile, qu’on a parfois taxée d’être plus intéressée par une soi-disant authenticité muséologique que par l’expression.
Petite anthologie dont il serait fastidieux de rendre compte dans le détail [pour le contenu et quelques notes explicatives, cf. la page du produit], ce disque est une mine qui donne accès à des musiques pas toujours connues, de compositeurs qui ne le sont pas nécessairement davantage. Outre les têtes d’affiche de la musique néerlandaise du Siècle d’or tels que le grand Jan Pieterszoon Sweelinck, fondateur de l’école d’orgue du Nord, instrument qui jalonne ici et là le programme, et Jacob van Eyck, qui a donné à la flûte à bec des lettres de noblesse qui n’allaient pas de soi, étant donné ses origines vernaculaires, on y trouve les noms de Nicolas Vallet, huguenot d’origine française exilé comme certains de ses coreligionnaires vers un pays plus accueillant, et dont la musique pour luth, bien que peu représentée ici, est incontournable ; le touchant Flamand Herman Hollanders ; Johannes Schop dont la musique brillante pour violon, qui a illustré l’école de Hambourg, connaissait une certaine faveur dans la capitale hollandaise ; le Flamand devenu Néerlandais Carel Hacquart, composant dans le style italien ; le Péninsulaire inspirateur Tarquinio Merula, de même que plusieurs autres.
L’album rend aussi hommage au grand intellectuel de l’époque, Constantin Huygens, compositeur à ses heures, relais de la culture classique sur les bords de la mer du Nord. L’ambiance alternativement festive et réflexive fournit un bel aperçu du climat qui prévalait dans cette ville ouverte, tolérante, et curieuse de toutes les expressions culturelles, malgré la prédominance calviniste consécutive à l’implantation récente et militante de la nouvelle religion réformée, qui avait accompagné la lutte pour l’indépendance contre l’occupant espagnol. C’est dire que l’austérité côtoie à l’occasion le plaisir hédoniste. Certes, des musiciens « autochtones » sous influence étrangère marquée par les apports transalpins et germains, anglais, inévitables dans ce pays en voie de se construire et d’implanter une tradition spécifique, différente de celle de la Flandre du Sud, sœur demeurée fidèle à la couronne étrangère, mais portant encore les traces de ce passé récent. Une mosaïque à laquelle cette parution permet d’avoir accès à travers une musique « conscrite » autour de Rembrandt, un excellent vendeur !
Tout cela, bien sûr, à prix doux.La pochette est ornée de l’auto-portrait de l’artiste dans son atelier [1661] conservé au Kenwood House de Londres.
Originaire de Leyde, le peintre établi à Amsterdam a connu une vie d’abord heureuse, puis de plus en plus difficile avec le décès de Sakia, sa première femme, et celui de son fils Titus, le seul survivant des cinq enfants qu’elle lui avait donnés, avant de tenter de refaire sa vie avec sa domestique Hendrickje. À ses malheurs est venue s’ajouter la réaction négative du marché de l’art, une création de la société marchande néerlandaise, envers une peinture qui n’était plus en consonance avec la sensibilité d’une clientèle déroutée par un art en rupture avec l’équilibre classique. On peut suivre « à la trace » l’évolution personnelle du peintre à travers les nombreux auto-portraits réalisés au cours de sa vie, celui de la pochette ayant été peint huit ans avant la mort de l’artiste. On en trouvera un échantillonnage à l’entrée Rembrandt de la section « R » du site. Peints entre 1626, année de ses vingt ans, et 1669, celle de sa mort, s’y succèdent sérieux et légèreté, voire une certaine désinvolture bon ton, surprise et attitudes nobles, qui feront bientôt place à la maturité et aux soucis de plus en plus nombreux. La profondeur de l’analyse psychologique atteint à un sommet d’intelligence et, à travers l’individu décrit dans les différentes étapes de sa vie, manifeste une attention à l’homme universel : un corpus unique lequel constitue, à lui seul, un joyau de l’art.Il serait illusoire de vouloir rendre compte ici de l’immense production du peintre. On se contentera de mentionner qu’elle touche les domaines biblique, du portrait de groupe ou individuel, incluant ceux, nécessairement inventés, de personnages de l’Antiquité, du paysage, des scènes de « genre », souvent familiales, y compris intimes, et même la mythologie, en une vision quelque peu différente de celle à laquelle nous auront habitués les Italiens. On en aura un bon aperçu, en consultant le même site, lequel comprend aussi de nombreuses œuvres graphiques.Si l’abordage de la culture classique par Rembrandt peut étonner le Latin habitué à d’autres façons de l’imaginer, il est certain que sans Constantin Huygens, elle n’aurait pas connu la même diffusion et la même faveur aux Pays-Bas septentrionaux. Érudit respecté pour le caractère universel de son savoir humaniste, Constantin a pratiqué avec conviction la sprezzatura chère aux Italiens dans des termes assez voisins de leur conception du gentilhomme. En témoigne un portrait daté de 1627 [National Gallery de Londres] où Thomas de Keyser l’a immortalisé en compagnie de son clerc, qui donne la mesure de ce personnage hors du commun, qui maîtrisait plusieurs disciplines intellectuelles et était mutatis mutandis, un siècle plus tard, le type-même du Courtisan de Baldassare Castiglione. Un tableau d’une richesse sémantique et stylistique à la hauteur de cet homme exceptionnel.
Secrétaire du Stadthoulder et féru d’histoire nationale, Constantin Huygens avait conçu le cycle de peintures devant célébrer les Bataves, lointains ancêtres des Hollandais qui, après avoir servi les Romains, s’étaient révoltés contre eux en 69/70 A.D., et destiné au nouvel hôtel de ville d’Amsterdam, en vue de stimuler l’esprit d’indépendance et la fierté des Néerlandais dans leur lutte contre les Espagnols. Dans La Conspiration des Bataves du Musée National de Stockholm [1659], le seul tableau réalisé, Rembrandt commémore leur Serment ; celui-ci devait être refusé par le commanditaire, le Conseil municipal, sans doute dérouté par le style mis en œuvre par l’artiste, lequel ne semble pas avoir eu d’émules en musique.


























