Archive forjuillet, 2008

ut pictura musica tedesca

En ces temps d’entertainment généralisé, où même l’information passe comme le reste de l’activité humaine à la moulinette du marché, qui en viendra certainement à marchandiser la poignée de main, — précédé en cela par le gouvernement fédéral du Canada qui l’aura taxée comme un service rendu —, le baiser — pour son image voilà qui est déjà fait depuis longtemps —, et quoi encore, le système de la musique, fondé sur la convention devenue tradition établie au XIXe siècle, a repris de plus belle son plein contrôle avec, certes, la mise à jour de queues de pie accommodées à l’air du temps.

Dans ce contexte consécutif à un engouement passager pour la musique dite « ancienne », récupérée en partie [musique du XVIIIe, voire du XVIIe par l’esthétique prévalente, il est des plaisirs qui paraîtront surannés aux esprits éclairés qui ne jurent que par la modernité, notion aussi plastique qu’autoritaire, bonheurs auxquels j’avoue être sensible.

À cet égard il faut rendre grâce à la multinationale Naxos basée à Hong Kong – distribuée en France par Abeille Musique – qui n’a pas encore refoulé vers les abysses de l’oubli l’« hydre » de ladite musique ancienne et ses interprètes prenant en compte les éléments culturels, stylistiques et autres valeurs propres aux divers temps et lieux historiques qu’elle exprime. Ce nouveau major nous réserve, de temps en temps, des surprises agréables, et qui plus est, à prix doux.

C’est ainsi que cet éditeur qui n’en est pas moins « panoramique » par son catalogue exhaustif, vient de faire paraître un rafraîchissant Das Lochamer Liederbuch ou Livre de chansons de Locham, apparu vers 1450 dans la région de Nuremberg en Bavière, réunissant des chansons « populaires » allemandes du XVe siècle, sous les soins de l’Ensemble Dulce Melos, une première apparition au disque de ces musiciens dirigés par Marc Lewon [Naxos,8.557803, 2008]. Des compositions polyphoniques, mais surtout monophoniques, peut-être constituées du ténor des premières, et des pièces instrumentales, certaines apparentées à des œuvres du titulaire des orgues de Saint-Sébald, Konrad Paumann, deux siècles avant son lointain successeur Johann Pachelbel.

das-lochamer.JPG

Issus du sérail de la Schola Cantorum Basiliensis, ces jeunes gens savent nous émouvoir en rendant ce qu’on peut imaginer comme l’ambiance musicale, l’âme d’une Allemagne tardo-médiévale sur le point d’aborder la Renaissance avec sa propre sensibilité. Ce manuscrit, qui pourrait être le premier livre de chansons en langue allemande, serait donc un précurseur de la Bible de Luther, dont on a assez souligné le rôle dans l’implantation de l’idiome vernaculaire germanique.

Les Tedesci ne sont pas que les Barbares violents et incultes, ainsi dénommés par les Italiens et leurs ancêtres, régulièrement envahis par des hordes aussi violentes que sauvages de soldats germains pilleurs et violeurs. Comment, en écoutant ce CD, résister au Verlangen thut mich krencken, au Ach meyden dw vil sene pein, ou au déchirant All mein gedencken dy ich hab, etc., du baryton Martin Hummel qui se joint à cet ensemble qui tire son nom de celui d’un instrument, le dulce melos, dont on entend heureusement réhabiliter l’usage, ce dont on lui saura gré.

Malheureusement le livret, en caractères microscopiques, ne fournit ni le texte, ni évidemment sa traduction. Réduit à l’écoute « primaire », le non-germanophone et de surcroît hypermétrope compte encore plus sur le miracle de la musique elle-même pour l’émouvoir, ce à quoi elle atteint pleinement. Il est évidemment question ici de tourments et de souffrance, de douleurs sans doute ressenties avec intensité, mais contenues dans les frontières d’une certaine litote, une « sprezzatura », au sens de Baldassare Castiglione plus qu’à celui de Giulio Caccini, voire, propre au Nord de l’Europe. Quant aux accents dudit instrument, ancêtre à clavier et cordes du dulcimer,

truc2.JPG

ils se conjuguent avec les sonorités délicates des cordes pincées et des flûtes et sont d’une suavité dont on est devenu nostalgique, sevrés de celle-ci par un monde qui a largué ce genre de satisfaction « débranchée », réservée aux quelques originaux et détraqués, audiophiles plus avides de subtilité et d’émotion que de virtuosité athlétique et de vocalises et autres prouesses techniques gratuites. Oui, il est encore des outrecuidants qui osent résister à la norme édictée sous l’empire de l’incontournable loi du « progrès » inventée par le XIXe siècle, écho de la société industrielle, et paradigme aussi coriace qu’un phénix, relayé jusqu’à nous.

L’Allemagne est un amalgame de différentes cultures qui, sans être dépendante de la Flandre, partage avec elle certains éléments de sensibilité, que le climat nordique explique peut-être en partie. C’est ainsi que l’illustration choisie pour orner le livret est une œuvre de Quentin Metsys, mort en 1530, postérieure de près d’un siècle au manuscrit, fondateur de l’école « primitive » d’Anvers. Elle a pour titre Bildnis eines Gelehrten du musée de Frankfurt, en français Portrait d’un érudit,

portrait-dun-erudit.JPG

race admirée en ces temps révolus, exécrée par notre époque, heureusement en voie d’extinction, et non protégée par le WWF [World Wildlife Fund] !

Certes, il ne faut pas rechercher la finesse au niveau d’un visage aux traits ingrats, burinés par les soucis, alors que les yeux laissent deviner l’esprit pénétrant, qui sans être indifférent, bien au contraire, aux difficultés de son époque, médite dans le calme de son étude, et essaie de s’élever au-dessus des contingences du monde en pratiquant peut-être les auteurs anciens, pour en faire sa propre réinterprétation. Épris comme bien d’autres, et contairement à Brueghel, de culture italienne et antique, comme le donnent à voir les piliers classicisants et le plein cintre de l’architecture qui encadre la représentation, Quentin demeure foncièrement un Septentrional, comme l’indiquent le réalisme du portrait, le château fortifié érigé sur un pic rocheux, une perspective haute, un reliquat médiéval qu’on trouvera dans l’œuvre contemporain des Albrecht Altdorfer et autres Lucas Cranach L’Ancien, comme en témoigne le portrait par ce dernier du Dr. Johannes Cuspinian, érudit de la cour de l’empereur Maximilien et chancelier de l’université de Vienne à 27 ans. Le sentiment « panthéiste » du paysage, avivé par la perspective aérienne atmosphérique, franchit le Rhin pour atteindre le Danube et marquer son école.

cuspinian.JPG

Quant à la Ugly Duchess ou Vieille femme grotesque de Quentin à Londres, elle est sans doute une manifestation de l’humour flamand, auquel la sève populaire insuffle toujours une dose de bon sens bienvenue, une autre dimension de cette culture, quand elle ne donne pas carrément dans la « paillardise ». Ce faciès ne rappelle-t-il pas celui d’un ancien ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle, petit de taille, mais grand par la pensée et l’ambition pour son pays ?

ugly-duchess.JPG

Mentionnons enfin le célébrissime double portrait du Peseur d’or et de sa femme du même au Louvre, un chef-d’œuvre familier, et pour cause, à tout amateur d’art, et séminal pour le genre de la nature morte ?

peseur-dor.JPG

Partager sur mes réseaux sociaux

Commentaires (6s)