Huile sur toile – 82,5 x 104 cm (Londres, Wallace Collection)
Traversant le ciel sur son char d’or, un Apollon héroïque et radieux, nimbé d’un halo, inonde de lumière sidérale l’épaisse masse de nuages qui se déplace à vive allure. Précédé par quatre chevaux conduits par l’Étoile du matin, Lucifer, élytres dressés, le dieu du Soleil accompagné par les Heures du jour, voletant autour de lui avec leurs délicates ailes d’insectes, brandit avec énergie le cercle du zodiaque. À la tête du convoi, l’Aurore, déesse de l’aube, répand des fleurs sur le paysage pastoral arcadien, pénétré par quelque invagination de la mer, et bordé de montagnes aperçues dans le lointain. Sur un espace en terre battue délimité par des éléments d’architecture ouvrant sur la prairie environnante, quatre personnages exécutent une danse aux apparences de chaconne ou de passacaille : derrière la Pauvreté, à droite le Travail, au premier plan la Richesse, à gauche le Plaisir [i].
Près du muret aux lignes sévères jouxtant le terme surmonté des deux visages, juvénile et âgé, de Janus, regardant dans des directions opposées, un enfant souffle dans une pipe pour faire naître des bulles éphémères, alors que, face à lui, de l’autre côté de la terrasse, son alter ego observe le mouvement des grains qui s’écoulent de la partie supérieure d’un sablier. Au-delà des modestes végétaux faisant pendant aux quelques arbres disposés ça et là, le Temps ailé, chauve, mais encore bien musclé, adossé contre l’extrémité du mur terminé d’une corniche [ii], gratte les cordes d’une lyre. Le travail donne accès à la richesse, cette dernière au plaisir, dont l’excès conduit à la pauvreté… qui oblige au travail… et se continue le cycle de la vie, jusqu’au jour où la mort l’interrompt, et que l’esprit quitte le corps pour retrouver l’Éther dont il est issu, à charge pour les survivants de poursuivre cette vie terrestre, qui n’est qu’un épisode du va-et-vient qui gouverne l’existence. Délaissant la faux du moissonneur pour se faire avatar d’Orphée, le Temps cosmique règle l’Harmonie des sphères desquelles participent la musique et la danse. De leur côté, les bulles qui naissent pour mourir aussitôt illustrent le destin inéluctable de l’homme, finitude symbolisée par le mouvement de la « clepsydre » [iii] lancé dès l’enfance. Dépositaire des vérités secrètes régissant le caractère transitoire de la vie, Janus qui voit à la fois devant et derrière, en connaît le début et la fin.
Tel est le filigrane de cette méditation poétique et morale, empreinte de nostalgie, qui participe de la nature morte. Derrière la riche érudition du peintre, puisant dans le legs de l’Antiquité, se profile la culture du commanditaire, Giulio Rospigliosi [1600-1669], cardinal de la sainte Église, futur pape Clément IX, proche des Barberini, esthète raffiné, dont le concetto mis en image par le Poussin, permet de justifier le plaisir esthétique de l’hédoniste. Poète et auteur de plusieurs livrets d’opéras sacrés dont La Vita umana de Marco Marazzoli [iv], traitant de la précarité humaine, il s’inscrit dans la ligne de Sénèque qu’il christianise, vie et mort constituant un diptyque indissociable. Tempus fugit, pour les Romains il importait d’apprendre à vivre sa mort. Les Heures fugitives qui accompagnent Apollon nous rappellent le caractère cyclique et évanescent des choses, jalonné par la musique, art du temps qui passe. Bientôt pâlira la lumière radiante du dieu, bientôt elle renaîtra. Poésie, musique, et danse, dont Apollon est la divinité tutélaire, expriment l’harmonie universelle [v] dans la correspondance des arts, auxquels Nicolas Poussin associe la peinture : ut pictura musica poesis.
Dans cette foulée, les moyens artistiques mis en œuvre par l’artiste visent l’atteinte de l’équilibre. Si la composition en frise, soutenue par la fermeté du dessin, renvoie au bas-relief de quelque sarcophage romain, la richesse du coloris est tributaire de la Lagune, tout en respectant le cerne. À ce stade de son cheminement, à la croisée des chemins entre émotion, italienne, et raison, française, le peintre manifeste sa sensibilité à la couleur qu’il charge de significations. Fadeur du vêtement de la Pauvreté, plus terne encore que celui du Travail, éclat des atours de la Richesse, qui renvoient au cangiante [vi] des maniéristes, aspect « accrocheur » de ceux du Plaisir… ne sont pas fortuits. À sa manière, ce style « mitoyen » préfigure les « goûts réunis » chers à François Couperin le Grand, désireux d’associer les deux sensibilités, cisalpine et transalpine, plutôt que de les opposer. Dès la première moitié du siècle, Poussin est confronté à un choix difficile [vii] que, dans la seconde, le compositeur réussit comme tout naturellement à aménager. Son intérêt pour les diverses nations n’est probablement pas étranger à l’entreprise.
L’atteinte de l’objectif demeurerait cependant lettre morte sans l’engagement de l’interprète. Annoncé par le discours théorique étoffé du texte musicologique écrit par le claveciniste, le geste musical est idoine à la volonté d’entrecroisement des deux latinités. Merveilleuse de subtilité, et de finesse, ce qui ne diminue en rien l’engagement expressif et artistique du prestataire, l’interprétation de Frédérick Haas, rend enfin à Couperin ses vraies couleurs. Réalisation exemplaire, cette page unique de la discographie française doit être saluée comme un jalon incontournable. On attend avec impatience le second volume.
Alpha, ut pictura musica, 136, 2008, 2 CD.
[i] Giovan Pietro Bellori l’identifie à la Luxure. [ii] Sur certaines représentations, on croit y apercevoir un bas-relief à peine visible, à moitié effacé par le temps. Cette observation, qui aurait l’avantage d’aller dans le sens de la portée morale de l’œuvre, ne semble pas pouvoir être avérée par un examen attentif. [iii] Ancêtre du sablier, la clepsydre mesurait le temps d’écoulement de l’eau d’un récipient dans un autre. [iv] L’œuvre a été présentée au palais Barberini en 1656, comme l’avait été en 1632 le San Alessio du même auteur, mis en musique par Stefano Landi. [v] Poussin est un connaisseur en matière de musique ; il a comme ami le peintre Dominiquin, lui-même théoricien de cet art, proche des Barberini. Ces questions sont abordées par Marin Mersenne dans son Harmonie Universelle. [vi] « Virage de couleurs du tissu, coquetterie de peintre, maître des transitions chromatiques » [Patricia Falguières]. [vii] Vers 1630 à Rome, la querelle de l’Académie de saint Luc va amener le peintre à mettre de côté son intérêt pour la couleur vénitienne et à choisir l’art classique comme orientation définitive, tout en conservant un intérêt pour celle-ci.
L’Ouïe, d’après Abraham Bosse,Tours, Musée des Beaux-Arts, d’après une eau-forte du même, v. 1638.L’Ouïe, tiré d’une série dite Les Cinq sens du Tourangeau Abraham Bosse [1602-1676], constitue un moment unique de l’iconographie musicale française. La page, réalisée en peinture par un artiste demeuré anonyme, réunit des amis se livrant dans le confort du domaine privé au plaisir de la musique. Prisée par plusieurs, à l’imitation des gens de cour auxquels le Courtisan de Baldassare Castiglione, traduit en français par Nicolas Faret, recommande la pratique des arts, la musique aménage un moment privilégié de dilection, et de grâce, à nul autre pareil. Dans une vaste pièce éclairée par une abondante fenestration, un homme aperçu de profil, portant de luxueux vêtements et un large chapeau empanaché, dirige, livret à la main, un groupe de musiciens, dont deux chanteurs. Au centre, une luthiste inspirée pince les cordes d’un instrument à multiples chœurs qu’elle touche avec art, alors qu’à l’autre bout de la table, un homme portant des chaussures richement ornées fait glisser son archet sur les cordes d’une basse de viole de grande taille. Au centre une ouverture donne sur la Seine, bordée d’édifices du même type que les constructions médiévales représentées sur le mur adjacent. Les cloisons sont tendues de tapisseries sur lesquelles les lissiers ont illustré des scènes de bataille, où l’on croit entendre le bruit des sabots des chevaux, le tintamarre des armes, et le son percutant des trompettes. Voilà qui contraste avec l’atmosphère de calme et de recueillement de la pièce, et la légende du cartouche : « […] l’Harmonie du mouvement des Cieux entretient l’Univers. », qui rappelle la douceur de la Musique et de ses accords. La concordance avec les idées du minime Marin Mersenne exposées dans l’Harmonie Universelle [1636], qui met l’accent sur la douceur du luth et de la viole, est claire. Aux angles du cadre, quatre doubles cornucopies en tête-bêche se prolongent d’élégants végétaux stylisés en rinceaux. La musique est ainsi associée à la nature sous le contrôle du graveur pour lequel l’éthique de la représentation objective prend le pas sur la subjectivité de la vision humaine. Même s’il semble se moquer de ces bourgeois en mal de statut, il est sensible aux valeurs de mesure que cette musique partage avec la perspective, dont l’artiste se fait fort de promouvoir la maîtrise, par le dessin, gage de la probité de l’art. La réunion prend valeur de conversation galante entre gens de qualité illustrant la notion de sociabilité si chère à la France. Comme la pratique de la musique qu’il décrit, le travail de l’illustrateur n’est pas sans augurer le classicisme, un langage ne laissant aucune place au hasard, latent dans l’art de Bosse, qu’une personnalité imprévisible ancre pourtant dans ce demi-siècle de Louis XIII riche de flaveurs.Or voilà que paré de ces couleurs est paru en cours d’année un CD consacé aux airs de cour d’Antoine Boesset [1587 – 1643], lequel permet de renouer avec l’ambiance et la musique de ce temps. Son interprète, Monique Zanetti, a non seulement la voix idéale pour aborder ce répertoire, mais une connaissance approfondie de la culture qui le sous-tend. Son engagement n’est pourtant pas que théorique ou « muséologique ». Bien au contraire, tout en ayant recours aux moyens rhétoriques dictés par le genre, qui satisferont aussi l’amateur préoccupé « d’interprétation historiquement informée », elle atteint au cœur de ce qui est le pivot de cet art, le texte, la langue, pour en révéler, avec sensibilité et distinction, avec justesse, toutes les significations en leurs plus infimes, intimes, nuances. Elle le fait avec le naturel, l’élégance et la délicatesse idoines à l’idiome, sans jamais oublier les valeurs expressives qui à l’époque de Louis le Juste, étaient sans doute plus « libres », moins bridées, moins codifiées qu’elles ne le deviendront sous son fils. Des saveurs qu’on se plaît à savourer… pendant qu’il est encore temps, c’est-à-dire avant que l’académisme ne prenne le relais et ne recouvre de sa chape tous les aspects de l’art. Soutenue avec intelligence par la luthiste Claire Antonini et la musicalité du merveilleux ensemble À deux violes esgales élargi de Jonathant Dunford et Sylvia Abramovicz, qui ponctuent avec bonheur le programme vocal de pièces instrumentales, sans parler de la prise de son sans failles d’Hugues Deschaux, réalisée à Pina, en Corse, voilà un disque qui sort de l’univers de l’entertainment ambiant et qui, portant le titre d’une des pièces du programme : ” Air qui produit tant de choses si belles ” (Casa, CDCASA24, 2007), produit en effet de bien belles choses, dont il serait dommage de se priver. Les disques d’airs de cour ne sont pas légion.Cela étant, il y a lieu de mentionner celui consacré à ceux de Michel Lambert, musicien qui traverse le siècle [1611 – 1696], et enregistré aussi par Monique Zanetti en compagnie cette fois de Pascal Bertin dans le cadre de l’ensemble Fons Musicae (Et’cetera, 1195, 1998), qui n’est pas sans vertus, et qui permet d’aborder un répertoire un peu différent dans la mesure où celui-ci est déjà ancré dans la période louisquatorzième. La présence du contre-ténor n’est pas non plus un mince plaisir : http://www.hmv.co.jp/search/digital.asp?keyword=boesset&x=8&y=12. À cet égard, on se souviendra d’un CD de René Jacobs, consacré aussi à Lambert (Harmonia Mundi, 2901061, 2004 [1981]), et de celui intitulé « Airs de cour » (901079, 1981), élargissant le menu à d’autres compositeurs, par le même.On ne peut non plus oublier les excellents « Soupirs mêlés d’amour », airs de cour du XVIe siècle, par la chanteuse suisse Claudine Ansermet et le luthiste italien Paolo Cherici (Symphonia, SY 98162, 1999) ; « Airs de cour » de Pierre Guédron [v. 1565 – 1621/22], (id. SY 96153, 1997) ; de même qu’un « Airs et Psaumes mesurés à l’Antique » par les mêmes, (id. SY 99174) ; et pour mémoire « L’Art de bien chanter » de Bénigne de Bacilly [vers 1625 – 1690], cette fois chez Stradivarius (33720, 2006) : http://www.hmv.co.jp/product/detail/1246416. Peut-on encore trouver les trois premiers, l’éditeur étant devenu bien discret ?Cela étant, et même si les programmes couvrent un répertoire beaucoup plus large, on se doit de mentionner ici les merveilleux Boesset http://www.alpha-prod.com/readmorecd.php?id=153 et Guédron http://www.alpha-prod.com/readmorecd.php?id=115 du Poème Harmonique, avec la voix unique de Claire Lefilliâtre chez Alpha : http://www.alpha-prod.comEt puis, on aurait mauvaise grâce de passer sous silence la sortie récente d’un « Musical Banquet » réunissant des pièces compilées à Londres en 1610 par Robert Dowland (ECM, 1938, 2008) et réunissant, outre des airs anglais et italiens, quelques airs de cour français, interprétés par le soprano Monika Mauch et Nigel North au luth, un très beau disque : http://www.hmv.co.jp/product/detail/1246416. On pourrait ajouter à cette liste de nombreux CD de lute songs anglais, mais malgré certaines similitudes avec les airs de cour, ils participent d’un genre différent, auquel on sera certainement tenté de s’intéresser un de ces jours. L’auteur de ce blog aura peut-être envie de compléter la liste après la mise en ligne réclamée avec insistance par l’éditeur !… si le temps lui permet de poursuivre le repérage.
À la mi-temps du XVIIe siècle, la peinture française s’apprête à prendre quelque distance avec l’esthétique baroque italienne pour s’engager dans une démarche devant la conduire au classicisme louis-quatorzien. Représentant de ce qui a été appelé l’École de Paris, Laurent de la Hyre réalise une œuvre toute d’harmonie et d’équilibre, qui est pour lui l’occasion de célébrer la musique pour cordes pincées, devenue le fleuron de la musique française, ainsi reconnue à travers toute l’Europe, et illustrée notamment par la dynastie des Gaultier, et plus tard par Robert de Visée. Dans un cadre architectural on ne peut plus classique, la musicienne inspirée par le rossignol perché sur le dossier de son siège n’est autre que Musica, l’allégorie de Musique laquelle, sein dénudé, draperie, coiffure et profil à l’antique, accorde une angélique, une variété de théorbe au long manche, en présence de divers instruments constituant une nature morte. Un moment exceptionnel de beauté, de grâce et de douceur françaises avant l’instauration d’un académisme d’État qui, bientôt, touchera tous les arts.
René Mesangeau, Pierre Gaultier
Old Gaultiers Nightinghall
Anthony Bailes, luth
Ramée, RAM 0707, 2007
“Proche de l’ambiance du tableau de La Hyre”
The Balcarres Lute Book
Sylvain Bergeron, luth
Atma, 2 2562, 2008
“Manuscrit écossais du XVIIe siècle comprenant des adaptations de pièces des Français Gallot et Mouton”
Robert de Visée et Théophile Viau
La Conversation
Vincent Dumestre, théorbe, Eugène Green, récitant
Alpha, 003, 1999
“La continuité musicale sous Louis XIV pour accompagner un grand poète persécuté sous Louis XIII”
Francesco Corbetta et Robert de Visée
Suites pour guitare et théorbe
Éric Bellocq et Massimo Moscardo, guitares et théorbes
Naxos, 8.553745, 1999
“Deux périodes musicales correspondant au début et à la poursuite du règne du Roi-Soleil, avec son professeur de guitare et le grand luthiste de la seconde époque”
“Et au même moment, la réédition de la même intégrale par le label qui l’avait proposée en 1994, un bonheur d’écoute pendant plus de quatre heures, sous réserve de disposer d’un lecteur SACD, car ce support ne peut être lu par les lecteurs CD habituels, même s’ils reconnaissent les SACD hybrides”
Formé dans les sciences, puis en histoire de l´art, Denis Grenier est passionné de musique de la Renaissance et du Baroque, périodes correspondant à ses activités au sein du département d´histoire de l´Université Laval. Responsable de l´iconographie du label Alpha, il y fait les commentaires sur les œuvres d´art ornant les pochettes des CD de la collection ut pictura musica, ainsi nommée à son instigation. Depuis 1995, il est producteur d´une émission de radio dominicale hebdomadaire, consacrée à la musique ancienne, qu´il aborde comme un esthète, sensible à la variété des données culturelles européennes, et à la diversité de leurs expressions. Denis.Grenier@hst.ulaval.ca