La vente Lifar – Braque, Chagall, Cocteau, Bernard Buffet… – La mort de Diaghilew – Les rivalités violentes – Misia Sert et Coco Chanel – Igor Markévitch – Claude Debussy – Le magnifique choix de l’Orangerie
12 mars 2012 à 12:21 - Bernard Buffet, Braque, Chagall, Claude Debussy, Coco Chanel, Cocteau, Igor Markévitch, Misia SertSerge Lifar est mort en 1986, mais il a fallu attendre un quart de siècle pour que les malles déposées par le chorégraphe chez son amie genevoise la comtesse Lillan Ahledeldt-Laurvig soient ouvertes, et qu’y a-t-on trouvé ? Des milliers d’objets et œuvres d’art signés Picasso, Braque, Chagall, Max Ernst, Cocteau, Cecil Beaton, Coco Chanel, Bernard Buffet, une fabuleuse collection de photos, d’innombrables dessins, et des chaussons de danse qui orneront bientôt les vitrines d’un de nos musées, et même une série d’oursons en peluche. Les amateurs, admirateurs et marchands sont sur la ligne de départ. Les six cents lots, estimés au minimum à un million de dollars, seront vendus aux enchères à Genève, demain mardi 13 mars.
Picasso et Serge Lifar – La vente de l’année !
Souvenirs émouvants, inscrits dès le premier jour dans l’histoire des Ballets Russes de Serge Diaghilew, lequel avait découvert le jeune et beau danseur russe quelques années avant sa mort, et l’avait, tout en même temps, propulsé sur le devant de la scène et introduit dans sa vie intime où, il faut le dire, il n’était pas seul. Il fut là, à Venise, le 19 août 1929, au moment où Diaghilew, « monumental, indestructible », dira-t-il, expira, victime d’un diabète mal soigné.
L’éminence rose des Ballets Russes
Diaghilew est arrivé dans la soirée du 8 août à l’Hôtel des Bains du Lido où Lifar l’attend. Il est épuisé. Les médecins parlent de rhumatismes, de surmenage, des séquelles de sa furonculose. Mais le mal empire, malgré les médicaments que Lifar le force à ingurgiter. Le 12 août, il se met au lit pour ne plus se relever et lance un SOS à Boris Kochno, son librettiste et très proche secrétaire… « Suis malade. Viens tout de suite »… Boris accourt, rejoint par deux grandes amies, dont le yacht croise précisément au large de Venise : Misia Sert et Coco Chanel, et c’est Misia, l’héroïne du Thomas l’imposteur de Cocteau, celle que l’on surnommait « l’éminence rose des Ballets Russes », la seule femme, dira Diaghilew, qu’il aurait pu épouser, qui racontera la tragi-comédie de la nuit du 19 août :
« Au soleil levant, son cœur, paisiblement, s’arrêta de battre (…) C’est alors que se produisit dans cette petite chambre d’hôtel où était venu mourir le plus grand magicien de l’art, un phénomène essentiellement russe tel que l’on en rencontre chez les personnages de Dostoïewsky. La fin de Serge devait être l’étincelle qui ferait exploser le condensé de haine naturelle accumulée par les deux garçons qui vivaient auprès de lui. Dans le silence des drames authentiques, une manière de rugissement éclata : Kochno se rua sur Lifar qui était agenouillé de l’autre côté du lit. Ils roulèrent par terre s’entre-déchirant, se mordant comme des bêtes ; une vraie rage les secouait. Deux chiens furieux se disputaient le cadavre de leur Maître. Le premier mouvement de stupéfaction passé, la garde et moi eûmes toutes les peines du monde à les séparer et à les faire sortir pour qu’elle pût procéder à la toilette du mort ».
Un maître de ballet
Les deux garçons, et Misia et Coco Chanel, accompagnèrent la dépouille au cimetière russe de l’Isola di San Michele. Alors qu’un certain Igor Markévitch (à peine dix-sept ans), qui venait de faire irruption dans la vie de Diaghilew, attendait des nouvelles, en achevant la composition de L’habit du Roi, dont la création était annoncée pour la prochaine saison des Ballets Russes. Mais il n’y eut pas de nouvelle saison ; sans Diaghilew, la compagnie n’avait plus d’existence, et pas d’héritier légitime, sinon des prétendants. La fragilité des initiatives privées les plus prestigieuses : beau sujet de réflexion…
Quant à Serge Lifar, il s’installa à l’Opéra de Paris, d’abord comme premier danseur, puis comme danseur étoile et, dès 1930, en qualité de maître de ballet.
On espère que tout cela, avec mille détails inédits, figure dans les trésors que Bernard Piguet, le commissaire genevois chargé de la vente, dispersera cette semaine.
Un feu d’artifice
Ce n’est pas une collection, mais un feu d’artifice ; des toiles, dont certaines sublimes, rassemblées à Paris au Musée de l’Orangerie, lequel est désormais annexé par le Musée d’Orsay. Une exposition à ne manquer, autant que faire se peut, sous aucun prétexte : « Debussy, la musique et les arts » – jusqu’au 11 juin.
De Degas à Camille Claudel, de Manet à Turner, c’est, hors de toute saga debussyste, un très grand moment de peinture. C’est aussi la démonstration, par l’image si j’ose dire, des permanentes relations que l’auteur de Pelléas a entretenues avec le monde des arts plastiques. Au-delà des préjugés (Debussy fut, en tous domaines, l’homme de la liberté), le compositeur a fait ses choix, tant en relation avec certains goûts de l’époque qu’avec sa vive conscience d’une modernité largement incomprise.
Comme en toutes choses, Debussy s’est abondamment exprimé à ce sujet. Déjà en mai 1866, installé à la Villa Médicis, il écrit assez drôlement : « J’en ai assez de la Ville éternelle, il me semble qu’il y a une éternité que je suis ici (..) J’en ai assez de la musique, de ce même éternel paysage, je veux voir du Manet et entendre de l’Offenbach ! » Plus tard, il s’intéressera à l’art chinois et aux estampes japonaises, et tout bon debussyste connaît la couverture originale de la partition de La Mer, illustrée par La Vague d’Hokusai…
Camille et Claude
Jugement plus inattendu, relevé dans Monsieur Croche : « Maintenant, le soleil de gloire illumine le nom de Watteau, et aucune orgueilleuse époque de la peinture ne peut faire oublier le plus grand, le plus troublant génie du XVIIIème siècle (..) Nous avons dans Rameau le double parfait de Watteau… Autre référence : la Vénus du Prado du Titien. Une fascination : les quatre-vingts toiles de Turner (« le plus beau créateur de mystère qui soit en art »), exposées à la National Gallery en 1903. Des gloires plus discrètes : Jacques-Emile Blanche, le dédicataire des Estampes, dont le portrait de la chère Marie Vasnier est l’un des chefs-d’œuvre de l’actuelle exposition. Camille Claudel, dont une sculpture sur le thème de La Valse restera toujours dans le cabinet du compositeur. Camille et Claude, on parla d’une liaison – on ne prête qu’aux riches…
Passent aussi dans le paysage : Fritz Thaulow et ses visions enneigées, Henry de Groux dont le Christ aux outrages a été refusé au Salon du Champ de mars, Henry Lerolle, Edvard Munch, Whistler, Odilon Redon, Dante Gabriel Rossetti, Maurice Denis. Flottent ici les parfums du symbolisme.
Marcel Baschet, condisciple romain, a brossé
ce beau portrait de Claude Debussy en 1885.
(© RMN (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski)
Une détestation : les Fauves – Matisse et Derain, Vlaminck et Bonnard. Il dira, après avoir visité le Salon d’automne de 1908 : « …des gens, que je veux croire sans méchanceté, s’exercent à dégoûter tout le monde, et eux-mêmes, il faut l’espérer, de la peinture. » Jugement hautement contestable sans doute, style inimitable…
Notons qu’enfant, Debussy possédait une palette de peintre et, selon Léon Vallas, qu’il peignit quelques petites toiles et aurait souhaité devenir peintre. La musique en aurait été orpheline.
Une lecture : Jean-Michel Nectoux, Harmonie en bleu et or, Debussy, la musique et les arts (Ed. Fayard), Grand Prix des Muses 2006.
Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de mars : « Ce jour-là, 1er janvier 1956 »























